Maroc: «Jusqu'à récemment, les pédocriminels n’étaient punis que par une amende»

INTERVIEW Pour Najat Anwar, fondatrice et présidente de l’association marocaine «Touche pas à mon enfant», la société marocaine doit continuer à lutter contre la pédocriminalité...

Bérénice Dubuc

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Un homme lit un article sur le pédophile espagnol grâcié par erreur par le roi du Maroc, le 5 août 2013 à Rabat
Un homme lit un article sur le pédophile espagnol grâcié par erreur par le roi du Maroc, le 5 août 2013 à Rabat — Fadel Senna AFP

Un autre «pédotouriste» jugé au Maroc. Le procès de Robert Bill, un Britannique soupçonné de pédophilie après qu’il a essayé d’enlever et de violer une fillette de 6 ans, a repris mardi à Tétouan, quelques mois après la vaste polémique suscitée par le «Danielgate» -l’Espagnol Daniel Galvan Viña, condamné à trente ans de prison pour des viols sur onze mineurs, avait été «par erreur» gracié par le roi Mohammed VI, avant que celui-ci n’annule la grâce au vu du tollé provoqué dans la société civile. Le royaume lutte de plus en plus contre la pédocriminalité, selon Najat Anwar, fondatrice et présidente de l’association marocaine «Touche pas à mon enfant», même s’il reste encore du travail à fournir.

De plus en plus d’affaires de pédophilie sont médiatisées au Maroc. Cela signifie-t-il que la société marocaine a pris conscience de ce problème?

Il y a eu une prise de conscience énorme. Nous avons été, en 2004, la première association à lutter contre ce fléau, et nous avons rencontré beaucoup d’obstacles car la société avait du mal à accepter ce phénomène. C’était un sujet tabou, d’autant plus dans un pays d’islam, où l’on ne parle pas de ce qui se passe à la maison, et encore moins de sexe. L’«hachouma», la peur du qu’en-dira-t-on, jouait aussi beaucoup. Et quand un sujet est tabou, les gens cachent la vérité. Les familles n’osaient donc pas dénoncer quand un de leurs enfants, fille ou garçon, était victime d’un pédophile.

Et maintenant?

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Désormais, les familles viennent nous voir facilement, et elles demandent même à ce que leur cas soit médiatisé. Nous ne pouvons pas toujours le faire, mais c’est un signe que la prise de conscience est véritable. Pour nous, cela signifie que le combat que nous menons depuis 10 ans n’est pas vain. Les résultats sont visibles aussi au niveau de la législation. Auparavant, les pédocriminels n’étaient punis que par une amende et n’étaient pas poursuivis. Il ne faut pas oublier que la pédophilie ou le tourisme sexuel n’existaient pas dans le code pénal il y a encore quelque temps. Et les sanctions qui allaient avec non plus. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas: qu’ils soient autochtones ou touristes, les pédophiles peuvent être punis et être condamnés à 30 ans de prison, comme cela a été le cas de Daniel Galvan Viña.

Que reste-t-il à mettre en place?

Nous avons encore beaucoup à faire. Il faut absolument que les textes de lois marocains soient en harmonie avec la Convention internationale des droits de l’enfant. Ainsi, au Maroc, encore aujourd’hui, les juges demandent dans les affaires de pédophilie s’il y a des témoins de ces actes. C’est un non-sens: un pédophile ne commet pas ces crimes en public! Il faut que, comme dans la Convention, la justice marocaine prenne en compte les témoignages des victimes. Nous demandons aussi la mise en œuvre de la nouvelle Constitution, qui propose des outils pour combattre la pédophilie. Aujourd’hui, nous avons besoin de structures d’écoute, de structures de réinsertion, de faire de la sensibilisation, ainsi que de l’éducation sexuelle. Et il faut bien sûr continuer à écouter la société civile, dont la mobilisation a permis de faire bouger les choses.