« L’Ethiopie ne peut accepter l’instauration d’un régime somalien qu’il ne contrôle pas »

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Les troupes gouvernementales somaliennes ont affirmé vendredi avoir infligé de lourdes pertes aux miliciens des tribunaux islamiques sur le front de Baïdoa (sud-ouest) où, selon un responsable et des témoins, elles ont reçu l'appui de chars éthiopiens.
Les troupes gouvernementales somaliennes ont affirmé vendredi avoir infligé de lourdes pertes aux miliciens des tribunaux islamiques sur le front de Baïdoa (sud-ouest) où, selon un responsable et des témoins, elles ont reçu l'appui de chars éthiopiens. — AFP/Archives
Trois questions à Roland Marchal, chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri). Il est spécialiste de l’Afrique orientale.

Le 24 décembre, pour soutenir le gouvernement de transition somalien installé à Baïdoa (au nord ouest de la capitale Mogadiscio), l’Ethiopie a déclaré la guerre aux tribunaux islamiques somaliens. Quelle est la légitimité du régime de Baïdoa?

Elle est très faible. Créé en 2004, le gouvernement de transition n’a jamais été populaire en Somalie. Jusqu’en juin 2006, la communauté internationale estimait qu’il fallait faire avec, même s’il était divisé, corrompu et sans base populaire. Depuis la prise du pouvoir par les Tribunaux islamiques, les Européens tentaient de faire dialoguer les deux parties et d’intégrer les Tribunaux islamiques au gouvernement transitoire afin de le transformer en une instance plus légitime. C’est pour cela que Louis Michel, commissaire européen en charge du développement et de l’aide humanitaire, s’est rendu mercredi 20 décembre à Mogadiscio, la capitale, et à Baïdoa.

Maintenant que l’Ethiopie a attaqué et que les Occidentaux n’ont pas réagi publiquement, les négociations seront impossibles ou très difficiles.

Cette absence de condamnation de l’attaque éthiopienne ne s’explique-t-elle pas par le fait que les tribunaux islamiques seraient liés à Al-Qaida?

Il faut arrêter avec le fantasme d’Al-Qaida. Il est vrai que certains des membres des tribunaux islamiques en sont proches idéologiquement .Mais cela ne peut en aucun cas caractériser la situation au sein des Tribunaux islamiques qui sont fondamentalement traditionalistes.

La réalité, c’est qu’on est en période de Noël et que l’intérêt des diplomates occidentaux pour la Somalie est très faible. De plus, l’Ethiopie étant le protégé des Etats-Unis, les chancelleries n’osent rien dire…

Mais l’absence de réaction internationale pousse la population somalienne vers des thèses radicales: les plus extrémistes ont raison puisque les Occidentaux se taisent. Il y a aujourd’hui un vrai risque de déstabilisation régionale. La Somalie va attirer à elle tous ceux qui ont des comptes à régler avec l’Ethiopie ou les Etats-Unis comme, par exemple, les Erythréens ou les Libyens.

Si l’islamisme n’est pas le fond du problème, comment expliquer l’attaque éthiopienne?

Le régime éthiopien ne peut accepter l’instauration d’un régime somalien qu’il ne contrôle pas et qui pourrait entretenir des contacts avec l’Erythrée [pays en conflit frontalier avec l’Ethiopie] ou soutenir les populations musulmanes marginalisées de son flanc sud.

Les Erythréens ont déjà envoyé des conseillers militaires et du matériel de guerre aux Tribunaux islamiques. Un nouveau front entre l’Ethiopie et l’Erythrée est donc possible en Somalie, la guerre en cours risque aussi d’aggraver les conflits internes en Ethiopie où des ethnies importantes, comme les Oromos, luttent contre le pouvoir central monopolisé par une petite minorité tigréenne.

Propos recueillis par Alexandre Sulzer