Yamina Benguigui sur l’excision: «On coupe au couteau, au rasoir, le clitoris et les grandes lèvres»

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Yamina Benguigui,  ministre déléguée chargée des Francais de l'étranger et de la  Francophonie, le 28 janvier 2014 à Bruxelles.
Yamina Benguigui, ministre déléguée chargée des Francais de l'étranger et de la Francophonie, le 28 janvier 2014 à Bruxelles. — Denis Closon/ISOPIX/SIPA

Illégale dans une vingtaine de pays africains, en Europe, aux Etats-Unis et au Canada notamment, l’excision est pratiquée dans 29 pays d’Afrique. En France, 53.000 femmes seraient excisées. Cette pratique dévastatrice pour les femmes est au cœur d’un colloque organisé ce jeudi à Paris par le Collectif «Excision, parlons-en» en partenariat avec le ministère des Affaires étrangères. La ministre chargée de la Francophonie Yamina Benguigui, qui clôturera ce colloque, appelle dans 20 Minutes à mettre fin cet acte «barbare». 

Une étude de l’Ined estime à 53.000 le nombre de femmes excisées dans l’Hexagone, tandis que 30% de leurs filles courent encore le risque de l’être lors d’un séjour au pays. Que fait la France pour enrayer cela?

Elle réprime [en France, l’excision est un délit passible de dix ans d’emprisonnement, de 150.000 euros d’amende et d’une interdiction de territoire de cinq ans. Il y a eu 30 procès depuis 1979]. Nous voulons aussi mettre l’accent sur la sensibilisation. Il faut informer, communiquer, travailler sur la proximité.

Comment expliquez-vous la perpétuation de cette coutume en France?

La première génération d’immigrés d’Afrique subsaharienne a fossilisé les coutumes, et fait des femmes les gardiennes des traditions. Or le corps enseignant n’est pas suffisamment alerté. Il est capital et nécessaire que cette sensibilisation se fasse d’abord à l’école.

Vous avez vous-même travaillé sur l’excision en tant que cinéaste…

Cela  a été l’un de mes grands combats, que je continue aujourd’hui dans le périmètre de la francophonie. Pour mon premier documentaire, Femmes d’islam en 1992, j’ai suivi le travail de sensibilisation de la Croix Rouge dans des villages du Mali. C’est l’un des plus grands chocs de ma vie. Les femmes excisées sont amputées d’une partie de leur appareil génital. On coupe au couteau, au rasoir, le clitoris et les grandes lèvres.

Certaines ont pris conscience que cela n’avait aucun rapport avec la religion. L’excision n’existe pas dans le Coran. C’est une coutume pré-islamique, pharaonique qui perdure et qui est barbare. L’une d’elles m’a dit: «Nous sommes devenues du bois mort». 

Plus tard, j’ai filmé le premier procès qui a eu lieu en France, à Bobigny en 1993, qui a condamné une exciseuse ayant mutilé 17 fillettes.  L’expérience montre qu’il n’y a pas d’exciseurs mais uniquement des exciseuses. Cela se passe entre les femmes. Il faut rompre la chaîne. 

Comment y parvenir?

A travers la sensibilisation. Il faut que les jeunes filles osent parler au corps enseignant et à leur entourage, même si cela implique d’incriminer les parents. Car c’est là toute la difficulté: l’excision est au centre de la famille. Le plus difficile, c’est ce tabou. Il faut expliquer que l’excision est un crime.

Vous avez initié le Forum Mondial des Femmes Francophones des 3 et 4 mars prochains à Kinshasa (RD Congo), que vous voulez axer sur la scolarisation des filles. En quoi la scolarisation permet-elle de faire reculer l’excision?

Dès que la scolarisation des filles augmente, le taux d’excision chute. Au Ghana, 70% des femmes de plus de 40 ans ont été excisées. Aujourd’hui, seules 16% des adolescentes l’ont été, grâce à la politique menée depuis une dizaine d’années sur la scolarisation des filles.

Dix-huit pays de l’espace francophone pratiquent l’excision et les mutilations sexuelles. Dans certains pays, comme la Guinée, l’Egypte la Mauritanie et Djibouti, le taux atteint 95% des femmes. Au Forum, les femmes vont inviter les Etats francophones à fixer l’âge de la scolarisation obligatoire des filles à 16 ans. Car éduquée, une fille comprend l’importance de ne pas perpétuer ce geste de mutilation mortifère. C’est en rompant la chaîne de transmission de cette pratique qu’on aboutira à la disparition de l’excision.