Afghanistan : Election présidentielle cruciale pour un avenir incertain

Faustine Vincent

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  									Une femme montre son doigt couvert d'encre, signe qu'elle a voté, lors des élections parlementaires, à Kaboul (Afghanistan) le 18 septembre 2010. 
Une femme montre son doigt couvert d'encre, signe qu'elle a voté, lors des élections parlementaires, à Kaboul (Afghanistan) le 18 septembre 2010.  — WALI KHAN/CHINE NOUVELLE/SIPA

L’Afghanistan est à un tournant. Ce dimanche, les onze candidats à la succession du président Hamid Karzaï se lancent dans la campagne électorale. Quel que soit le vainqueur, le scrutin signera d’abord la fin de l’ère Karzaï, à la tête du pays depuis la chute du régime des talibans en 2001, et à qui la Constitution interdit de briguer un troisième mandat. Il intervient aussi et surtout peu avant l’étape cruciale du retrait des dernières troupes de l’Otan, fin 2014. «C’est une année charnière, observe Karim Pakzad, chercheur à l’Iris. L’avenir même de l’Afghanistan est en jeu. Or rien n’est résolu sur les plans politique, économique et militaire.»

Volte-face de Karzaï sur un accord-clé avec les Etats-Unis

L’intervention des troupes étrangères et les centaines de milliards de dollars versés par la communauté internationale depuis treize ans ont permis de participer à la reconstruction et au développement du pays après la chute des talibans, mais les chantiers restent innombrables.

L’insurrection armée des rebelles islamistes menace toujours: plus de 2.730 civils ont été tués en 2013, selon l’ONU, soit 10% de plus par rapport à l’année précédente. Et l’économie traverse une grave crise depuis le départ de la majorité des troupes de l’Otan. «Quelque 500.000 Afghans travaillaient pour les soldats étrangers, que ce soit comme interprètes, cadres ou experts au sein de projets, explique Karim Pakzad. Tous ont perdu ou vont perdre leur emploi, aggravant le chômage, dont le taux réel avoisine les 70%.»

L’incertitude sur l’avenir du pays est d’autant plus grande que Karzaï a fait volte-face sur un accord, négocié pendant des mois entre Washington et Kaboul, sur un traité bilatéral de sécurité (BSA) prévoyant le maintien de 10.000 soldats américains au-delà de 2014, après le départ des 58.000 soldats de l’Otan. Il a annoncé fin 2013 qu’il ne le signerait qu’après la présidentielle, et sous conditions. Exaspérés, les Etats-Unis menacent désormais de ne garder aucune troupe dans le pays.

Calcul risqué

Pourquoi avoir reculé l’échéance? Selon Karim Pakzad, «officiellement, les conditions portent sur les négociations avec les talibans. Officieusement, Karzaï souhaite que les Etats-Unis favorisent l’un des ses proches parmi les candidats afin d’assurer l’avenir de son clan». Son ancien rival à la présidentielle de 2009, Abdullah Abdullah, est l’un des favoris du scrutin. Mais le président pourrait compter sur le soutien de trois autres candidats: Ashraf Ghani, son ancien ministre des Finances, Abdul Rasul Sayyaf, l'un des plus célèbres chefs de guerre afghans, et Zalmaï Rassoul, son ancien ministre des Affaires étrangères.

Mais le calcul est risqué. «Karzaï n’a pas pris la mesure de la volonté de désengagement des Américains. C’est une complète erreur d’interprétation de la part d’un homme qui semble de plus en plus coupé de la réalité, estime Etienne de Durand, directeur des études de sécurité à l’Ifri. Or, le maintien d’une présence américaine –même faible– est le gage qu’on continuera à aider financièrement l’Etat afghan au-delà de 2014. Si les troupes partent, pas sûr que cette aide soit versée encore longtemps». Et, que, par conséquent, Kaboul puisse tenir face aux assauts rebelles, malgré les 350.000 hommes des forces afghanes, encore fragiles et dépendantes de cette aide.

«Si on part, les jeux sont ouverts, poursuit  Etienne de Durand. Kaboul peut tomber en six mois comme perdurer, avec le risque que l’Afghanistan replonge dans une guerre civile à grande échelle, et redevienne de ce fait l’objet des rivalités entre ses voisins, et le terrain de leur affrontement indirect.»

Le premier tour du scrutin aura lieu le 5 avril.