Ukraine: L’économie au cœur de la crise

Faustine Vincent

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Des forces de sécurité observent à distance des manifestants à Kiev (Ukraine) le 28 janvier 2014.
Des forces de sécurité observent à distance des manifestants à Kiev (Ukraine) le 28 janvier 2014. — kyodowc103198.JPG k/NEWSCOM/SIPA

Tout est parti d’une décision purement économique. Le 21 novembre dernier, le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, a fait volte-face en refusant de signer un accord d’association avec l’Union européenne. Bruxelles conditionnait son aide financière à des réformes structurelles drastiques et impopulaires, comme l’augmentation du prix du gaz pour les consommateurs. Moscou, elle, proposait un prêt de 15 milliards de dollars et la baisse d’un tiers du prix de ses livraisons de gaz. Entre les deux propositions, Ianoukovitch a choisi la seconde, plus alléchante à court terme.

Pour lui, c’était le moyen de sauver le pays de la faillite: la dette publique atteint 43% du PIB et celui-ci a baissé de 2% en 2013. Cela devait également lui permettre d’éviter d’appliquer des mesures impopulaires et de sauver sa tête lors des prochaines élections de 2015. Mais sa décision surprise a déclenché la colère des proeuropéens, conduisant à l’une des plus graves crises de l’histoire du pays.

La Russie maintient la pression

La Russie a déjà versé 3 milliards sur les 15 promis. Habilement, «cet argent a servi à rembourser les banques qui doivent de l’argent aux Russes. Ceux-ci se sont donc remboursés eux-mêmes», précise Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe.

Le président russe, Vladimir Poutine, avait promis mardi de ne pas réviser cet accord sur les 15 milliards si l’opposition arrivait au pouvoir. Une promesse rompue depuis: Moscou compte finalement attendre la formation du nouveau gouvernement ukrainien pour s’assurer qu’il y a lieu de mettre en œuvre cet accord. «Ils veulent voir qui sera au pouvoir. Les opposants ukrainiens ne sont pas tous des gentils», prévient Arnaud Dubien, qui met en garde contre toute lecture binaire de cette crise. «Oleg Tiagnibok, le chef du parti nationaliste Svoboda [l’un des trois opposants phares dans la crise] est un néonazi, poursuit-il. Or les Russes se sont juré d’intervenir si des néonazis arrivaient au pouvoir.»

Le prêt de 15 milliards est aussi le moyen de maintenir la pression sur l’Ukraine, que la Russie veut voir se détourner de l’Europe afin d’intégrer son projet d’union économique des pays de l’ex-URSS, censée pouvoir rivaliser avec l’UE. Même si l’Ukraine dépend plus de la Russie que l’inverse, le marché ukrainien est important aux yeux de Moscou, qui commence tout juste à se résigner à l’idée que Kiev ne rejoigne pas son projet. L’Ukraine, qui compte 46 millions d’habitants, a en effet un fort potentiel agricole et industriel, tandis que 5,2% du total des exportations russes vont vers l’Ukraine, selon les chiffres de 2012.

L’UE ne peut pas faire grand-chose de plus

Dans ce contexte, que peut faire l’UE pour aider l’Ukraine? Pas grand-chose de plus que l’accord d’association que Kiev s’apprêtait à signer. «Cet accord devait permettre à l’Ukraine de s’adapter aux normes européennes pour qu’ils puissent exporter vers l’UE, rappelle Alexandra Goujon, maître de conférence à l’université de Bourgogne. L’Ukraine est prise entre deux feux: la Russie et l’Europe. Il va falloir choisir le partenaire économique à privilégier. Un accord avec l’UE n’empêche pas un partenariat avec la Russie, ajoute-t-elle. Mais à long terme, la question est: l’Ukraine va-t-elle ressembler à un pays européen comme la Pologne, ou va-t-elle rester dans son fonctionnement oligarchique, sans faire de réformes structurelles et en orientant ses relations commerciales vers la Russie?»

Seule certitude, la crise politique qui dure depuis deux mois n’a pas arrangé la crise économique dans le pays, où les investisseurs étrangers pourraient réfléchir à deux fois avant de se lancer. Il faudra plusieurs mois pour en mesurer exactement les effets. Mais l’un d’eux s’est déjà manifesté mardi. En raison de «l’instabilité politique», l’agence de notation Standard & Poor’s a abaissé la note de l’Ukraine, passant de B- à CCC+. « L’Ukraine est désormais considérée comme une nation dont la société civile est en détresse et les institutions politiques affaiblies», affirme l’agence.