Ukraine: Qui sont les opposants?

Propos recueillis par Faustine Vincent
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Manifestants à Kiev (Ukraine), le 26 janvier 2014.
Manifestants à Kiev (Ukraine), le 26 janvier 2014. — THE TIMES/SIPA

Le mouvement de contestation qui secoue l’Ukraine depuis deux mois est hétérogène, et aucun parti ne peut se prévaloir de le contrôler, explique à 20 Minutes Alexandra Goujon, maître de conférence à l’université de Bourgogne et spécialiste de l’Ukraine.

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Quelle est la composition du mouvement d’opposition en Ukraine?

Au départ, le mouvement Euromaïdan est un mouvement citoyen qui proteste contre le refus du gouvernement de signer l'accord d'intégration avec l'Union européenne. Il est parti de jeunes de classe moyenne et d’étudiants, dotés d’une conscience politique mais qui n’appartiennent à aucun parti et ne cherchent pas à accéder au pouvoir.

La répression policière du mouvement et la mort de manifestants ont bouleversé la nature de la mobilisation. Le mouvement est passé de la lutte pour l’ouverture vers l’Union européenne à la lutte contre un régime policier, ce qui a rassemblé plus de monde.

Euromaïdan est aussi composé de partis politiques, mais qui constituent une minorité aujourd’hui. Le mouvement de protestation est hétérogène, ce qui n’empêche pas d’arriver à une forme de consensus, en particulier sur les lois anticontestation adoptées le 16 janvier par le gouvernement [et abrogées mardi].

Trois chefs politiques de l’opposition mènent les manifestations: l’ancien boxeur Vitali Klitschko, chef du parti Udar (Coup), Arseni Iatseniouk, un des leaders de Batkivchtchina (Patrie), et Oleg Tiagnybok, le chef du parti nationaliste Svoboda (Liberté). Quelle place occupent-ils dans ce mouvement ?

C’est l’opposition institutionnelle, puisque ce sont trois partis d’opposition au Parlement. De petits mouvements d’extrême droite se sont également joints à la protestation, tandis que de nouveaux partis politiques sont en train de naître.

Mais aucune structure politique ne domine, et aucune ne peut prétendre rassembler les opposants qui manifestent à Kiev. Aujourd’hui c’est la rue qui domine. Les opposants politiques négocient avec le gouvernement, mais leurs décisions sont liées au pouvoir de la rue. Ils en sont tributaires s’ils veulent garder une légitimité et une crédibilité. Si Arseni Iatseniouk avait accepté la proposition du président Ianoukovitch de devenir Premier ministre, il aurait été sifflé par la rue: aucun opposant ne peut participer à un régime policier sauf à être considéré comme une marionnette. Il y a une très forte défiance envers la classe politique, y compris les leaders d’opposition, parfois sifflés à la tribune. 

D’où vient cette défiance et comment se traduit-elle?

La crise dure depuis deux mois, et les manifestants trouvent que l’opposition politique n’est pas assez active et n’a pas de plan d’action. Les chefs des partis d’opposition sont donc considérés aujourd’hui comme de simples porte-parole du mouvement, qui agissent sous le contrôle de la rue. Quand ils sont sortis des négociations avec le président Ianoukovitch, ils ont dit «on prend note, mais on doit d’abord consulter les manifestants avant de vous répondre».

Les chefs de partis ont essayé d’unifier le mouvement, mais ils n’ont pas réussi. Les manifestants ont répliqué qu’à Maïdan les actions n’étaient pas commandées par les partis politiques, et qu’ils ne pouvaient pas récupérer [politiquement] les manifestants.

Le mouvement est en train de se radicaliser…

Cette radicalisation est liée à celle des revendications après deux mois de manifestations. Mais les violences et l’insécurité viennent principalement des forces de l’ordre. La démission du Premier ministre [ce mardi] va renforcer la détermination des manifestants, car elle représente le premier acte réel de réussite de leur mobilisation. Elle signifie peut-être aussi – je dis bien peut-être – que le président Ianoukovitch est conscient que l’usage de la force ne règlera pas la crise.