«Il y a une banalisation de la torture»

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Jean-Etienne de Linares, délégué général de l'Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture).
Jean-Etienne de Linares, délégué général de l'Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture). — Corinne SIMON/CIRIC pour l'ACAT

La torture psychologique est-elle reconnue en tant que telle?

Sur le plan du droit international, oui. Elle est interdite par la Convention internationale de l’ONU contre la torture [de 1984], avec, ensuite, une transcription dans la législation nationale. Les pays non démocratiques ne respectent pas la légalité, donc de toute façon pour eux ce n’est pas un problème. Les pays démocratiques, en revanche, sont soucieux de la légalité. Il y a donc tout un jeu sur l’intensité de la souffrance.

Avec la torture psychologique, il y a l’idée qu’au fond, les victimes ne souffrent pas tant que ça. Sous George W. Bush, en pleine «guerre contre le terrorisme», les officiels ont tenté de dire que pour que ce soit qualifié de torture, la souffrance devait être équivalente à la douleur physique. Les gouvernements eux-mêmes ne parlent pas de torture mais de «pression forte» ou «interrogatoire poussé».

>>> Lire l'article La torture «propre» ou «psychologique», une torture qui ne dit pas son nom

Quels pays la pratiquent?

Parmi les gouvernements démocratiques, il y a les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada.

Les Etats-Unis l’ont beaucoup utilisée. L’ère Bush n’était pas du tout une exception concernant l’usage de la torture. La seule différence, c’est que son administration l’a revendiquée. Depuis l’élection de Barack Obama, on a moins d’informations sur les pratiques récentes de la CIA, mais ce serait très étonnant que ces pratiques aient cessé.

L’Allemagne l’a elle aussi pratiquée dans les années 1970, dans la lutte contre la Bande à Baader. Le Japon y recourt aussi, notamment avec la mise à l’isolement, parfois jusqu’à vingt ans. En ce qui concerne la France, à ma connaissance il n’y en a pas.

Est-elle de plus en plus pratiquée?

C’est difficile à dire. Il n’y a pas de statistiques. Pour les Etats démocratiques, je dirais qu’elle a tendance à se substituer à la torture physique, car elle est perçue comme plus propre et plus acceptable.

Quels sont les recours judiciaires des victimes?

Dans la plupart des pays, ce type de torture est incriminé. Mais le prouver est difficile. Il est souvent plus risqué de voler un sac à une vieille dame que de torturer. Il y a une impunité complète à ce sujet. Voyez la France et l’Algérie: l’armée a nié pendant des années avoir torturé. Il y a un esprit de corps des services concernés. La plupart du temps, seuls quelques lampistes sont condamnés. Après le scandale d’Abou Ghraïb en Irak, aucun membre de la hiérarchie ne l’a été.

Il n’y a pas de volonté politique de poursuivre les tortionnaires parce qu’ils ont agi sur instruction. Quand l’un d’eux se fait prendre, on présente ça comme une bavure. Les victimes pourraient porter plainte mais elles sont harcelées et menacées. Donc elles se taisent. Et quand elles portent plainte, les choses traînent, se heurtent aux délais de prescription… Parfois cela bouge, mais très lentement.

Y a-t-il une prise de conscience aujourd’hui?

Non, c’est l’inverse. On assiste à une banalisation de la torture. Avant les attentats du 11-Septembre, il y avait une espèce de révulsion en Occident vis-à-vis de cela. Aujourd’hui, dans la lutte contre le terrorisme, il est admis que la torture psychologique peut être utilisée. On considère qu’«il faut ce qu’il faut pour assurer notre sécurité».

Cette banalisation s’est renforcée avec les séries télévisées comme «24h chrono», «Homeland» ou «Game of Throne». On joue sur la fascination des gens. Même s’il y a une dénonciation de ces pratiques dans ces séries -et encore, c’est ambigu- le fait que ces images existent est révélateur: on s’habitue à ce genre de choses. Pour la première fois, les «bons» torturent.