Proche-Orient: Pourquoi la Syrie ne lâchera pas le Liban

Faustine Vincent

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Des milliers de partisans de l'ancien Premier ministre libanais  assassiné, Rafic Hariri, lors de ses funérailles, le 16 février 2005. 
Des milliers de partisans de l'ancien Premier ministre libanais  assassiné, Rafic Hariri, lors de ses funérailles, le 16 février 2005.  — ALFRED/SIPA

Le procès de quatre membres du Hezbollah accusés de l'assassinat en 2005 de l'ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri s’est ouvert ce jeudi à La Haye, en leur absence, devant le Tribunal spécial pour le Liban, créé en 2007 par le Conseil de sécurité des Nations unies. Cet attentat avait ouvert une série noire d’assassinats ayant visé des hommes politiques et des figures des médias qui avaient ouvertement critiqué le régime syrien. Mais il avait aussi ouvert un nouveau chapitre pour le pays en menant au départ des troupes syriennes du Liban après trente ans d’occupation.

Ce retrait n’a pas signé pour autant la fin de la mainmise de la Syrie sur le Liban. Neuf ans plus tard, l’influence de Damas est toujours déterminante, et son pouvoir de nuisance montré du doigt à chaque nouvel attentat. Pourquoi la Syrie considère-t-elle le pays du Cèdre comme son pré carré?

«Jusqu’à la création du Liban, c’était un même peuple»

Les raisons sont à la fois historiques, géopolitiques, économiques et culturelles. La France, qui administrait la Syrie, a créé l’Etat libanais en 1920 en divisant le territoire ottoman dit de la «Grande Syrie». Les frontières, venues couper les clans et les familles, n’ont jamais été reconnues par les habitants. «Jusqu’à la création du Liban, c’était un même peuple, une même culture, une même langue et une même famille», rappelle Isabelle Feuerstoss, chercheuse à l'Institut Français de Géopolitique et auteur de La Syrie et la France: enjeux géopolitiques et diplomatiques (Ed. L’Harmattan).

La Syrie ne décolère pas non plus que les Français aient donné Beyrouth - jusqu’ici sa capitale culturelle et son port - au Liban, dont c’est devenu la capitale. Le pays du Cèdre représente un intérêt stratégique majeur pour Damas, qui le considère comme la porte d’entrée des puissances occidentales dans la région.

Jeu d’alliances confessionnelles

L’aspect confessionnel est lui aussi fondamental pour comprendre pourquoi la Syrie veut garder la main sur le Liban. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Hafez el-Assad, le père de Bachar el-Assad, en 1970, c’est la minorité alaouite qui constitue le noyau dur du régime syrien. Or cette minorité, issue du chiisme et qui fut pourchassée pendant des siècles, n’a qu’une crainte : être renversée par leurs ennemis, les sunnites, communauté majeure en Syrie comme au Liban.

D’où l’obsession du régime de ne pas laisser un pouvoir pro-sunnite s’installer au Liban, sous peine de se voir menacé par le jeu des alliances confessionnelles. Damas est ainsi toujours présente au Liban à travers les services de renseignement, mais aussi les alliances claniques, matrimoniales et d’intérêts. «Maîtriser le territoire libanais, c’est maîtriser le territoire syrien et surtout l’opposition au régime», résume Isabelle Feuerstoss. Non seulement Rafic Hariri était sunnite, mais il était aussi l’allié de l’Arabie saoudite (à majorité sunnite), qui exècre les alaouites. La France a bien tenté d’écarter la Syrie en dirigeant la fronde internationale contre elle après le meurtre de Rafic Hariri en 2005. En vain.

La guerre en Syrie n’a fait qu’exacerber les tensions entre les deux principales communautés musulmanes du Liban, les sunnites étant en majorité favorables à la rébellion et les chiites appuyant le président Bachar al-Assad. Après avoir œuvré dans l’ombre, le Hezbollah libanais (chiite) est même entré ouvertement dans l’arène en revendiquant son soutien militaire au régime syrien. «Quoi qu’il se passe, il y aura toujours un impact au Liban», explique Isabelle Feuerstoss. Avec toujours le risque d’une recrudescence des violences.