Centrafrique: Les difficultés s'accumulent pour l'armée française

MONDE Les événements sur place laissent craindre un enlisement...

20 Minutes avec AFP
— 
Des civils musulmans sont protégés par les soldats français à Bangui le 26 décembre 2013
Des civils musulmans sont protégés par les soldats français à Bangui le 26 décembre 2013 — Miguel Medina AFP

Les difficultés s'accumulent pour l'armée française en Centrafrique,  pays en proie à des violences trois semaines après le début de  l'opération Sangaris, incitant plusieurs experts à prôner un  renforcement militaire français pour éviter l'enlisement.

Jeudi,  les soldats français patrouillaient dans deux quartiers de Bangui, au  lendemain d'un Noël sous tension qui a vu des centaines d'habitants  tenter d'échapper à des tirs à l'origine non identifiée, ainsi que la  mort dans des affrontements de cinq soldats tchadiens. Au moins une  dizaine de civils ont été tués dans cette nouvelle flambée de violences.

«Une situation humanitaire dramatique»

Ces  développements alimentent le débat en France, comme après chaque  intervention militaire, autour d'un éventuel enlisement des forces  françaises, 1.600 hommes, qui interviennent en vertu d'un mandat de  l'ONU obtenu à l'initiative de Paris.

«Une situation humanitaire  dramatique, un mandat unanime du Conseil de sécurité, un théâtre  d’opérations bien connu de la France: toutes les conditions morales,  politiques et opérationnelles paraissaient réunies pour conduire une  intervention brève et réussie en République centrafricaine», rappelle  François Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique, dans  une tribune publiée par le quotidien Le Monde daté de vendredi.

«Au  lieu de cela, nos soldats se trouvent seuls, face à une situation  locale nettement plus dure que prévue. Il n’y aura pas de succès rapide  et nos troupes devront probablement être renforcées», ajoute-t-il,  déplorant que la France ait choisi en Centrafrique une «dimension  nationale» pour son intervention et non européenne.

«Il faut renforcer sérieusement»

Pour  le général à la retraite Vincent Desportes, «la France n'a que deux  solutions: soit se retirer, soit se renforcer». Un retrait n'étant pas  politiquement envisageable, «il faut donc renforcer sérieusement, monter  très vite à 5.000, 6.000 hommes, avoir un effet de masse immédiat.  Sinon on va combattre un incendie avec un verre d'eau», prévient-il.

Autre  expert à souhaiter des renforts, le général à la retraite Bertrand  Cavallier, citant le précédent du Kosovo, juge dans le magazine Le Point que «la France pourrait déployer ses unités de gendarmerie mobile» en Centrafrique afin d'y «restaurer la sécurité».

Alors  que le pays semble au bord de la guerre civile, alimentée par des  tensions religieuses dans un cycle de représailles entre chrétiens et  musulmans, la tâche des Français est rendue plus compliquée encore par  l'attitude et les ambiguïtés de son allié tchadien, qui joue le rôle de  protecteur de la minorité musulmane et est considéré comme la puissance  régionale qui a mis en place l'ex-chef rebelle et président Michel  Djotodia. Le Tchad fait aussi partie de la force africaine (Misca),  censée être neutre.

«Les violences de Bangui, les manifestations  antifrançaises, le rôle trouble de l'armée tchadienne annoncent des  lendemains qui déchantent», écrit jeudi le quotidien Libération, tandis  que Le Figaro estime qu'en Centrafrique «le scénario déraille» et que  «les troupes françaises sont au cœur d'une situation quasi inextricable  qui menace à tout moment de dégénérer».

«Quasiment du désarmement et de l'interposition individuelle»

Pour  Vincent Desportes, professeur à l'Institut de sciences politiques et  ancien directeur de l'Ecole de guerre, interrogé par l'AFP, «c'est  typiquement le genre d'opération le plus compliqué pour une force  militaire: être une force d'interposition entre deux parties dans une  guerre civile». Pour autant, il juge qu'«il n'y a que les rêveurs de la  guerre courte et propre qui pouvaient imaginer que ça allait se passer  en quelques jours». La réelle difficulté, selon lui, provient du faible  appui procuré par la Misca à Sangaris: «On ne peut pas imaginer une  force cohérente avec des contingents qui se font la guerre entre eux»,  souligne-t-il en référence aux récents tirs fratricides entre militaires  tchadiens et burundais.

Député européen de l'opposition de droite  et spécialiste des questions de défense, Arnaud Danjean craint un  enlisement, notamment parce que «on doit séparer des gens qui ne sont  pas constitués en armée, c'est quasiment du désarmement et de  l'interposition individuelle (...). Et il n'y a pas de processus  politique en toile de fond, même si on nous dit qu'il y aura des  élections en 2014. Pour l'instant, c'est l'anarchie, le chaos absolu».

Selon  Arnaud Danjean, «on a voulu entrer très vite dans un processus de  désarmement avec un mandat visiblement très intrusif», avec un double  risque inhérent: «être pris à partie très violemment, comme on l'a vu  dès le début de l'opération avec la perte de deux de nos soldats, ou  alors commettre des bavures».