Ukraine: «Le Premier ministre se livre à du chantage pur et simple»

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert  Schuman, à Paris le 05 octobre 2011.
Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, à Paris le 05 octobre 2011. — DURAND FLORENCE/SIPA

Le Premier ministre ukrainien, Mykola Azarov, a demandé ce mercredi une aide de 20 milliards d'euros pour signer un accord d'association avec l’Union européenne -ce qu’elle a rejeté, refusant l'idée d'un «appel d'offres». Que vous inspire cette demande?

C’est du chantage pur et simple. Ces hommes politiques, issus de la nomenklatura communiste, continuent leurs pratiques marxistes. C’est primaire et nul. La proposition du Premier ministre est une façon de dire «on s’est tourné vers l’Europe mais elle n’a pas voulu de nous, alors on va aller vers la Russie». Mais la population ukrainienne n’est pas dupe. Les manifestants ne veulent pas de l’argent, mais la liberté et l’indépendance. Donc c’est une fois de plus décalé. Ceci dit, c’est vrai que, vu l’ampleur des besoins de l’Ukraine, l’Union européenne n’a pas mis beaucoup sur la table: elle n’a proposé que 600 millions d’euros pour le Partenariat oriental [un projet de rapprochement de l'UE avec six ex-républiques soviétiques d'Europe orientale et du sud du Caucase].

L’Union européenne n’est-elle pas trop silencieuse face à la crise en Ukraine?

Non, je ne suis pas d’accord avec les critiques là-dessus, car la situation est très compliquée. L’Union européenne ne peut pas aller à l’encontre de ses citoyens, qui ne veulent pas de l’Ukraine vu les difficultés auxquelles ils sont déjà confrontés à l’heure actuelle. De plus, un élargissement de l’UE à l’Ukraine serait une charge lourde et un travail de longue haleine. Car même si l’agriculture ukrainienne est très performante -les terres sont si riches qu’elles pourraient nourrir toute l’Europe- les outils industriels de ce pays sont vieillissants, l’économie est oligarchique, l’Etat de droit n’est pas assuré et la corruption est forte. L’UE a déjà fait un geste important sur le plan stratégique en proposant un accord d’association et de libre-échange. Tout le monde n’a pas vocation à entrer dans l’UE. Mais on aurait peut-être pu rassurer les Russes, qui estiment qu’avec l’Ukraine [pays d'ex-URSS] on leur arrache quelque chose qui faisait partie de leur histoire et de leur territoire.

L’Union européenne peut-elle se passer de l’Ukraine?

Elle peut se passer de l’Ukraine mais elle ne peut pas tolérer à ses frontières des trous noirs, où la délinquance économique et financière est le seul moyen de produire, où la grande criminalité s’abrite et prospère, et où la population veut émigrer en Europe. Avec l’Union européenne, l’Ukraine, elle, gagnerait des perspectives de développement, un Etat de droit et les standards européens. L’Europe incarne un espace de liberté d’expression, de respect des droits de l’Homme et de non-discrimination qui sont un pôle d’attraction pour le monde entier.

Redoutez-vous que la crise s’aggrave?

Oui, je redoute que ça dérape et que le pouvoir autiste utilise la force sans prendre conscience du ras-le-bol des habitants vis-à-vis d’un système post-soviétique dont ils ne sont pas encore sortis.