Comment choisit-on le nom des opérations militaires?

DECRYPTAGE L’opération française en Centrafrique se nomme Sangaris, le nom d’un papillon. La précédente, au Mali s’appelait Serval, nom d’un «petit félin du désert»...

Bérénice Dubuc

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Un convoi militaire Français à Bangui, en Centrafrique, le 25 novembre 2013.
Un convoi militaire Français à Bangui, en Centrafrique, le 25 novembre 2013. — STR/AP/SIPA

Licorne, Harmattan, Serval, et maintenant Sangaris. Les opérations militaires conduites par la France dans différents pays du monde portent parfois des noms inattendus et ont souvent un rapport avec le monde animalier -réel ou mythologique.

«C’est une façon de faire qui a été mise en place vers la fin de la Première Guerre mondiale, par les Allemands, puis cela s’est généralisé lors de la Seconde Guerre mondiale», explique à 20 Minutes l’ex-général de brigade aérienne et directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques Iris), Jean-Vincent Brisset. «Cela a un côté pratique, qui permet de ne pas avoir à utiliser des chiffres, difficilement mémorisables, ou à décrire l’opération en question.»

Attention aux ambiguïtés

Le spécialiste des questions de défense souligne que la façon de baptiser une opération militaire diffère d’un pays à l’autre. En France, c’est le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) qui est à l’origine de ces noms. «Il en propose un certain nombre, puis le choix définitif se fait soit au niveau de l’état-major des armées lorsqu’il s’agit de petites opérations, soit la liste passe un certain nombre de filtres jusqu’au ministre de la Défense et au président de la République, qui choisissent avec l’appui de leurs conseillers», indique Jean-Vincent Brisset. Ce choix se fait selon plusieurs critères: la praticité d’utilisation -il ne faut pas qu’il y ait d’ambiguïté sur la prononciation par exemple-, la neutralité sur le plan géopolitique -il ne faut pas choquer les participants ou les populations touchées- et penser que le nom sera repris dans les médias, donc qu’il ne faut pas faire d’erreur côté communication.

Les Français choisissent donc souvent un nom d'animal de la faune locale ou une localité géographique, et s'assurent que le nom donné n'a aucune connotation négative dans le pays ou la région concernée avant de l'adopter. «Pour l’intervention en Centrafrique, on a dû vérifier par exemple que le sangaris n’est pas un papillon vénéneux, ou, s’agissant d’une opération de pacification entre deux groupes communautaires et religieux -catholiques et musulmans-, que le papillon choisi n’était pas violet ou vert», énumère Jean-Vincent Brisset.

Israël et le religieux

Mais ces vérifications exhaustives n’évitent toutefois pas les critiques. L’opération lancée l’an dernier au Mali portait ainsi le nom d’un «petit félin du désert», comme l’avait à l’époque expliqué le chef d'état-major des armées, l'amiral Edouard Guillaud, mais qui a la particularité d’uriner plus de trente fois par heure dans son environnement pour le marquer de sa présence… «Et j’ai déjà entendu des critiques sur le choix du sangaris, qui jugeaient sa couleur rouge trop prononcée», note l’ex-général de brigade aérienne.

Aucune commune mesure cependant avec la polémique qu’ont évitée de peu les Américains après le 11-Septembre, qui ont dû rebaptiser l’opération Infinite Justice (Justice sans limite) en Enduring Freedom (Liberté immuable) pour traquer les djihadistes d’Al-Qaida afin de rester dans le politiquement correct et ne pas faire passer les Etats-Unis pour revanchards. Un écueil que le gouvernement américain a rencontré car, à l’inverse de la France, il ne craint pas de dévoiler les principes qu’il révère. On se rappelle Desert Storm (Tempête du désert) pour la première Guerre du Golfe, ou l’Operation Iraqi Freedom (Libération de l'Irak). De même, Israël choisit à chaque fois un nom en lien avec l’Ancien Testament -ainsi l’opération Colonne de nuages en hébreu, menée à Gaza en novembre 2012, en référence à un passage de l'Exode-, «car Tsahal est une armée qui a des liens forts avec le religieux», rappelle Jean-Vincent Brisset. «Ils y puisent donc tout ce que le Ciel a pu faire pleuvoir sur les mécréants.»