Jean-Vincent Brisset: «Le coup d’Etat, c’est une tradition en Thaïlande»

Oihana Gabriel

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Mardi 26 novembre, des manifestants ont protesté devant le ministère de l'Intérieur contre le gouvernement en Thaïlande.
Mardi 26 novembre, des manifestants ont protesté devant le ministère de l'Intérieur contre le gouvernement en Thaïlande. — Sakchai Lalit/AP/SIPA

Mouvement pacifiste ou nouveau coup d’Etat? Les manifestants, qui ont pris ce mardi plusieurs ministères et demandent le départ du gouvernement, mettent la pression sur la famille Shinawatra. Décryptage avec Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Iris).

Comment analysez-vous les derniers événements en Thaïlande?

Thaksin Shinawatra, très critiqué par une partie de la population, s’est exilé. Il a été remplacé par sa sœur, qui essaie de le faire revenir en Thaïlande.  Mais c’est une marionnette et Thaksin tire les ficelles. Thaksin a un côté Silvio Berlusconi dans le sens du populo-nationaliste, anti-moderniste et magouilleur. Les forces vives du pays sont descendues dans la rue pour chasser le système Thaksin, son clientélisme. Toute la famille Shinawatra est visiblement corrompue.

Est-ce qu’on peut parler de deux populations thaïlandaises qui s’opposent?

Oui, c’est un pays très divisé avec d’un côté les chemises jaunes, urbaines, qui ont un poids économique important. Et de l’autre les chemises rouges, des paysans, des petites gens, parfois sans travail et souvent payés par la famille Shinawatra pour venir manifester. Les forces vives du pays sont démocratiquement minoritaires, mais économiquement fortes. On assiste à l’opposition entre un conservatisme socialisant [les chemises rouge] et un modernisme libéral [les chemises jaune].

Est-ce qu’on est en train d’assister à un coup d’Etat?

Le coup d’Etat, c’est une tradition en Thaïlande. En France, on voit ce pays comme beau et touristique. Mais depuis 1945, il y a déjà eu une vingtaine de coups d’Etat. Il y a parfois des morts, comme en 2010 (voir la chronologie), mais pas de massacre. Mais le vrai problème c’est que le roi, malade et très affaibli, n’a pas successeur dynastique. Or c’est lui qui est le garant de la stabilité du pays. S’il disparaissait, le problème de la succession du pouvoir serait double.

Qu’est ce qui peut se passer dans les prochains jours?

Il est très difficile d’imaginer un gouvernement de coalition car il y a un vrai clivage entre chemises rouges et chemises jaunes. Pour le moment, l’armée n’a pas bougé et il n’y a ni arme, ni blessé.  La solution d’un gouvernement militaire est toujours possible. L’armée accepte tout à condition qu’il n’y ait pas de problème sur la pérennité du pays.

Chronologie

- 19 septembre 2006: des généraux royalistes renversent Thaksin Shinawatra, Premier ministre depuis 2001, alors qu'il est à New York. Les militaires gèrent le pays.

- Décembre 2007: le Parti du pouvoir du Peuple (PPP), proche de Thaksin, remporte les premières élections post-coup.

- Mai 2008: le mouvement royaliste et anti-Thaksin des «chemises jaunes» organise de nouvelles manifestations, à l'image de celles ayant précédé le putsch.

- Septembre 2008: l'Etat d'urgence est déclaré et le Premier ministre pro-Thaksin Samak Sundaravej est contraint à la démission par la Cour constitutionnelle.

- Octobre 2008: deux personnes sont tuées et près de 500 blessées lors d'affrontements entre forces de l'ordre et manifestants. Un tribunal condamne Thaksin, toujours en exil, à deux ans de prison pour conflit d'intérêt.

- Décembre 2008: la Cour constitutionnelle dissout le parti du Premier ministre Somchai Wongsawat, beau-frère de Thaksin. Le chef du Parti démocrate Abhisit Vejjajiva, soutenu par les «jaunes», devient Premier ministre à la tête d'une coalition.

- 14 mars 2010: des dizaines de milliers de «rouges» s'installent à Bangkok.

- 19 mai 2010: assaut final de l'armée contre le camp retranché des «rouges», en plein centre-ville. Plusieurs dizaines d'immeubles sont incendiés. La crise a fait plus de 90 morts et 1.900 blessés.

- 3 juillet 2011: le parti pro-Thaksin Puea Thai, avec comme tête de liste la soeur du milliardaire Yingluck Shinawatra, remporte largement les élections. Yingluck est élue Première ministre par le Parlement.

- 7 août 2013: début d'examen au Parlement d'un nouveau projet de loi d'amnistie qui selon ses détracteurs pourraient permettre le retour de Thaksin. Manifestation de quelque 2.000 partisans de l'opposition.

- 31 octobre 2013: début de manifestations quasi quotidienne de l'opposition.

- 24 novembre 2013: la pression contre le gouvernement prend de l'ampleur avec selon les autorités 150.000 à 180.000 manifestants à Bangkok. Quelque 50.000 «rouges» manifestent en parallèle.