L’exode des Portugais face à la crise continue

MIGRATION Selon l'OCDE, 70.000 Portugais fuient chaque année la crise qui ravage leur pays, principalement en direction des anciennes colonies lusophones, dans l'espoir d'améliorer leurs conditions de vie...

Bérénice Dubuc

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Les drapeaux du Portugal et de l'Angola.
Les drapeaux du Portugal et de l'Angola. — AFP PHOTO/ FRANCISCO LEONG

Fonctionnaires la semaine dernière, forces armées ce mardi. Pas une semaine sans mobilisation contre les nouvelles mesures d'austérité prévues pour 2014 au Portugal. Et, après trois ans d’assistance financière internationale, le taux de chômage a enregistré une nouvelle baisse, mais culmine toujours à 15,6% au troisième trimestre. Face à cette situation, de nombreux Portugais choisissent d’émigrer.

«Les Portugais ont repris le chemin de la migration depuis 2010, et ce phénomène se poursuit toujours. Selon l’OCDE, 70.000 partent chaque année vers l’Europe, l’Angola, le Mozambique, le Brésil…», indique Catherine Wihtol de Wenden, chercheur au CNRS et spécialiste des migrations. Et les plus mobiles sont les jeunes et les plus diplômés. Les jeunes sont en effet particulièrement touchés par le chômage au Portugal: un sur trois est à la recherche d’un emploi.

Une migration boostée par les accords de réciprocité de droits

«C’est la génération la plus formée de l’histoire, mais qui a eu la malchance d’arriver sur le marché du travail au moment de la crise», explique l’économiste et sociologue Albano Cordeiro. Un constat que fait également Yves Léonard, chercheur associé au centre d’histoire de Sciences Po, qui souligne que «le peu de débouchés professionnels amène une grande déclassification et beaucoup de précarité: les jeunes qui trouvent un emploi sont sous-payés et vivent encore à 30 ans chez leurs parents.»

Pour améliorer leurs conditions de vie, ces nouveaux migrants privilégient les anciennes colonies lusophones -Angola, Mozambique et Brésil en tête. Les «Palop» (pays africains de langue officielle portugaise), riches de leurs matières premières, sont en pleine croissance et ont besoin de main-d’œuvre hautement qualifiée. Architectes, ingénieurs, banquiers, enseignants, entrepreneurs, mais aussi étudiants sortant de l’université s’expatrient donc. «Il y aurait entre 150.000 et 200.000 Portugais en Angola», chiffre Yves Léonard.

Cette migration, facilitée par une langue et une histoire commune, est aussi boostée par les accords de réciprocité de droits. «Dans ces pays, les Portugais bénéficient des mêmes droits que la population locale: liberté de création d’entreprise, éligibilité aux droits sociaux, droit de vote, etc.», énumère Catherine Wihtol de Wenden.

Le mythe de l'eldorado

De plus, Yves Léonard rappelle que ces colonies, l’Angola notamment, étaient perçues sous la dictature de Salazar comme des pays de cocagne. «Les enfants et petits-enfants des “retornados“ (“ceux qui reviennent“), qui s’étaient heurtés  au mouvement indépendantiste et de décolonisation et avaient dû rentrer d’Angola ou du Mozambique dans les années 70, sont nourris des récits et rêves de leurs ainés, de ce mythe très présent de l’eldorado, où l’on peut vivre mieux qu’au Portugal, avec des salaires attractifs…»

Sans compter que les jeunes générations ont été, comme partout ailleurs, élevées à l’ère des nouvelles technologies et dans l’idée de la mobilité, de la globalisation. «Ces migrants sont différents de ceux des années 60-70. A l’époque, l’immigration était pauvre, clandestine, et avait un côté “saut dans l’inconnu“ puisque, du fait de la dictature, le pays était replié sur lui-même. Aujourd’hui, les migrants ont un savoir-faire technique, partent certes pour des raisons économiques, mais aussi pour s’internationaliser.»

Catherine Wihtol de Wenden note que, si un projet d’émigration se fait toujours avec une perspective de retour à plus ou moins courte durée, il fluctue en fonction des opportunités offertes par le pays d’accueil. Ou dans un autre pays d’accueil, car beaucoup de ces nouveaux migrants ont tendance à privilégier la mobilité après la première expatriation. Une mauvaise nouvelle pour le Portugal qui voit partir ses forces vives, et pourrait avoir encore plus de difficulté à se relever si ces migrants ne rentraient pas au pays.