Questions…réponses sur l’affaire Litvinenko

Sandrine Cochard

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L'enquête de Scotland Yard pour remonter la trace radioactive laissée dans son sillage par le polonium fatal à Alexandre Litvinenko a pris une ampleur européenne cette semaine, après que des radiations ont été détectées dans trois avions de British Airways.
L'enquête de Scotland Yard pour remonter la trace radioactive laissée dans son sillage par le polonium fatal à Alexandre Litvinenko a pris une ampleur européenne cette semaine, après que des radiations ont été détectées dans trois avions de British Airways. — Martyn Hayhow AFP/Archives

Un ex-espion du FSB empoisonné par une substance radioactive sur fond d’assassinat politique et de trafic de matériaux nucléaires, l’affaire Litvinenko contient tous les ingrédients de roman d’espionnage. Retour sur une histoire qui rappelle la Guerre froide..


Qui est Alexandre Litvinenko ?

Ancien colonel du FSB (ex-KGB), Litvinenko fut un temps chargé de la lutte contre la mafia. Il quitte la Russie après avoir affirmé en 1998, dans une étonnante conférence de presse, qu'ordre lui avait été donné d'assassiner le milliardaire Boris Berezovksi, et se réfugie à Londres. Il obtient l'asile politique en Grande-Bretagne en 2001 et, très récemment, la nationalité britannique. Berezovski, lui-même réfugié à Londres deux ans plus tard, et bête noire de Moscou, le prend alors sous son aile. Il est empoisonné début novembre et meurt le 23, à l’âge de 43 ans.


Pourquoi est-il un opposant de Vladimir Poutine ?

A Londres, Litvinenko est proche de la mouvance indépendantiste tchétchène. Selon la presse britannique, il vit dans la même rue que leur représentant, Akhmed Zakaïev. En 2003, Litvinenko co-signe un livre affirmant que les services secrets russes sont responsables d'attentats contre des immeubles résidentiels ayant fait près de 300 morts en 1999. Attentats, dont le Kremlin rendra les Tchétchènes responsables, afin de justifier l'entrée des troupes russes en Tchétchénie en octobre 1999.
Alexandre Litvinenko multiplie aussi les attaques contre Vladimir Poutine. Il l’accuse publiquement d'être personnellement responsable de la mort d'Anna Politkovskaïa, journaliste d'opposition tuée à Moscou le 7 octobre.
Et le 27 novembre, le Times affirme que Litvinenko s'est rendu en Israël au cours des semaines qui ont précédé sa mort dans le cadre d'une enquête sur la liquidation du groupe pétrolier Ioukos. Tchétchénie, Politkovskaïa, Ioukos… autant de dossiers pour le Kremlin.


Les grandes dates de l’affaire

Le 1er novembre 2006, Alexandre Litvinenko déjeune avec son contact italien, Mario Scaramella, dans un restaurant de sushis, à Londres. Plus tard dans la journée, il prend le thé avec deux (trois ?) Russes à l'hôtel Millenium au centre de Londres. Peu après, Litvinenko commence à se sentir mal.
Hospitalisé dans les premiers jours de novembre, il est transféré le 17 octobre dans un état grave au London University College Hospital. Scotland Yard parle d'"empoisonnement apparemment délibéré". Les proches de Litvinenko accusent les services secrets russes.
Il meurt le 23 novembre, tué par une substance radioactive qui s’avèrera être du polonium 210.
Le 27 novembre, des traces de substances radioactives sont trouvées dans les bureaux de l'homme d'affaires russe Boris Berezovski.
Le 29 novembre, de faibles traces sont découvertes à bord de deux avions de British Airways s’étant rendus à Moscou. Le lendemain, on découvre pas moins de 11 lieux de Londres contaminés.


Qui sont les protagonistes de l’affaire ?

Mario Scaramella:
Se présentant tour à tour comme un universitaire et un analyste international, cet Italien insaisissable d'une quarantaine d'années est considéré comme un témoin. Il aurait aussi été empoisonné par du polonium 210, selon la télévision britannique Sky news.
Informateur de Litvinenko, il lui aurait transmis des documents sur le meurtre d’Anna Politkovskaïa sur lequel l’ex-espion enquêtait, et une liste de "cibles" visées par les services secrets russes, sur laquelle ils figuraient tous les deux.
Scaramella est l'une des dernières personnes à avoir rencontré Litvinenko avant qu’il ne tombe malade. Il est mis hors de cause par l'entourage du défunt jusqu'à ce que l'historien russe Iouri Felchtinski révèle que l'ex-agent lui a dit être convaincu que l'Italien l'avait empoisonné.
Consultant en Italie de la Commission Mitrokhine, chargée d'enquêter sur les activités du KGB dans la péninsule, Scaramella ne fait cependant pas partie des services de renseignements italiens, selon le ministre italien des Affaires étrangères Massimo D'Alema.

Iouri Felchtinski:
Historien russe, co-auteur en 2001 avec Litvinenko du livre "Le FSB fait exploser la Russie". C'est lui qui révèle les accusations d'empoisonnement portées par Litvinenko contre Scaramella. Selon Felchtinski, l'opération a été mise au point par le gouvernement russe ou le FSB (ex-KGB).
    
Boris Berezovski:
Milliardaire grâce aux privatisations controversées des années 1990 en Russie, cette ancienne éminence grise du Kremlin est un opposant farouche du président Poutine. Exilé en Grande-Bretagne, où il a reçu l'asile politique, Berezovski se dit un ami proche de Litvinenko.
    
Alexandre Goldfarb:
Ami de Litvinenko, Goldfarb a été son porte-parole pendant qu’il était hospitalisé. C'est lui qui a aidé Litvinenko à s'enfuir de Russie et à s'installer en Grande-Bretagne après que ce dernier eut accusé le FSB de l'avoir chargé d'assassiner Berezovski, dont Goldfarb est un proche collaborateur.
    
Andreï Lougovoï, Dmitri Kovtoun et Viacheslav Sokolenko:
Ce sont les deux contacts russes que Litvinenko a rencontré le 1er novembre, après son entrevue avec Scaramella. Ils affirment avoir eu des contacts d'affaires avec Litvinenko. Lougovoï, ancien agent du KGB, se présente comme un homme d'affaires qui produit en Russie des boissons traditionnelles. Il affirme que lors de leur rencontre, «Litvinenko n'a rien mangé ni bu». Kovtoun déclare travailler dans un cabinet de conseil. Viacheslav Sokolenko aurait pu aussi assister à la rencontre.


Qu’est-ce que le polonium ?

Le polonium 210 existe naturellement en faible quantité dans l’uranium et même dans notre corps. On l’appelle Polonium, car il a été découvert par Marie Curie en Pologne en 1898. On l’obtient soit par extraction à partir de l’uranium, soit par l’irradiation du bismuth 209 en réacteur nucléaire. Aujourd’hui, il est plus aisé de se procurer du polonium fabriqué en réacteur que du polonium naturel.


Où a-t-on trouvé des traces de polonium ?

Dans 11 lieux :
- le restaurant de sushis Itsu à Picadilly,
- l'hôtel Millennium, sur Grosvenor Square dans le quartier huppé de Mayfair,
- au siège (au 25 Grosvenor Street) de la compagnie de gestion de la sécurité et des risques Erinys qui a confirmé une visite de Litvinenko,
- les bureaux londoniens de Boris Berezovski où Litvinenko serait passé plus tard dans la soirée,
- le domicile de Litvinenko, à Muswell Hill au nord de Londres, où l'ex-agent russe était ensuite rentré vers 19h30, selon le Times
- le Barnet General Hospital où Litvinenko a été admis dès les premiers jours de novembre.
- l'University College Hospital où l'ancien espion a été transféré le 17 novembre.
- un immeuble proche du siège d'Erinys (au 58 Grosvenor Street).
- le Sheraton Park Lane Hotel à Picadilly. Selon The Sun, Litvinenko n'aurait pas fréquenté l'endroit, mais l'un des deux Russes qu'il avait rencontrés le 1er novembre y serait descendu.
- au moins deux Boeing 767 de la compagnie British Airways immobilisés sur l'aéroport londonien d'Heathrow.


Où en est l’enquête ?

Les enquêteurs de Scotland Yard continuent de remonter la piste russe. Selon le Guardian, ils soupçonnent de plus en plus fortement des "éléments criminels" en provenance de Russie d'être à l'origine de la mort d’Alexandre Litvinenko. Ils suivent notamment la piste d'un groupe de cinq hommes ou plus arrivés à Londres en provenance de Moscou peu avant l'empoisonnement de Litvinenko. Venus pour assister à un match entre le club londonien Arsenal et le CSKA Moscou le 1er novembre, jour de l'empoisonnement de l'ancien espion, ils n'ont été jusque-là mentionnés dans l'enquête qu'en tant que témoins.
Le journal The Independant a relancé vendredi la piste du restaurant de sushis.


Les suspects

Des services secrets russes jusqu’aux supporters de foot moscovites en passant par Mario Scamarella, dans cette affaires, toutes les personnes ayant approché Alexandre Litvinenko semblent coupables. Les proches de l’ex-espion voient la patte du FSB tandis que l'historien russe Iouri Felchtinski révèle que Litvinenko lui aurait dit être convaincu que l'Italien l'avait empoisonné.


Les zones d’ombres

La date de naissance de l'un deux, l'Italien Mario Scaramella, présent dans un bar à sushis, lieu présumé du crime, est impossible à confirmer, de même que la réalité de ses activités.
Cité par le journal russe Kommersant, Andreï Lugovoi a déclaré être arrivé à Londres le 31 octobre, le deuxième Dimitri Kovtun l'a rejoint le lendemain depuis l'Allemagne. Un troisième homme apparaît lors de cette rencontre : Viacheslav Sokolenko. Selon Lugovoi, ils ont rencontré l'ancien espion pendant 20 minutes dans le hall de l'hôtel aux environs de 16h (locales et GMT) et avant le match de foot. Les trois amis désiraient boire avant la rencontre et auraient invité Litvinenko à se joindre à eux. Ce dernier aurait décliné l'offre. Le lien entre ces hommes n’est pas clairement établi.
Le choix du polonium 210 comme poison implique toute une organisation pour se le procurer, le transporter et le manipuler, le doser et l'administrer. Les commanditaires du meurtre auraient donc accès à des substances radioactives.
Le mobile du crime et le moment où Litvinenko a ingéré le poison ne sont toujours pas connus.
L’empoisonnement d’Edgar Gaïdar est-il lié à l’affaire Litvinenko ?
Aucun lien n'a été établi entre les empoisonnements de Litvinenko et celui de l'ancien Premier ministre russe Egor Gaidar, sinon une unité de temps (24 H d'intervalle) comme l'a noté sa fille. Autre lien: Litvinenko fut un temps l'un des gardes du corps de Gaïdar. Comme Andrei Lougovoï, autre ancien agent venu du froid désormais homme d'affaires.