Libye: Deux ans après la chute de Kadhafi, les milices règnent en maître

Faustine Vincent

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Des miliciens libyens le 14 février 2012 à Tripoli, en Libye.
Des miliciens libyens le 14 février 2012 à Tripoli, en Libye. — Abdel Magid Al Fergany/AP/SIPA

Qui gouverne réellement la Libye? Deux ans après la chute de Mouammar Kadhafi, le nouveau gouvernement peine à imposer son autorité. Les milices armées qui s’étaient engagées dans la guerre contre l’ex-dirigeant Mouammar Kadhafi, elles, règnent en maître. «Dès le début du printemps arabe, ces milices étaient perçues comme problématiques. Or, elles étaient soutenues par les pays de l’Otan et par le Qatar, entre autres, qui voyaient en elles un allié pour renverser le régime de Kadhafi», rappelle Luis Martinez, chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri) et auteur d’un rapport* publié en juillet sur la transition en Libye.

Rattachées au ministère de l’Intérieur

Après la chute du régime Kadhafi et avec lui tout le système sécuritaire de l'Etat, les nouvelles autorités ont chargé ces milices d’assurer la sécurité. Mais, si elles étaient unies dans le combat contre Kadhafi, elles ont ensuite obéi à leurs propres intérêts, qu’ils soient d’ordre idéologique, régional ou tribal.

Trois branches se distinguent peu ou prou aujourd’hui: les milices qui ont un agenda islamiste clair, tel l’instauration d’un Emirat islamique en Libye, celles qui, comme les milices berbères, ont des revendications identitaires après avoir été maltraitées sous Kadhafi, et celles qui prétendent remplacer le régime de Kadhafi en attendant qu’une force de sécurité puisse compenser.

Sur le papier, elles ne fonctionnent pas en électron libre mais sont rattachées au ministère de l’Intérieur -et dans une moindre mesure à l’armée- et perçoivent un salaire. Mais si leurs intérêts sont menacés, elles n’obéissent qu’à elles-mêmes et n’hésitent pas à défier l'Etat, compromettant la paix civile et retardant la construction des institutions. Le Premier ministre Ali Zeidan, brièvement kidnappé il y a deux semaines, en a fait l’expérience.

Les nouveaux candidats affluent

«Le gouvernement n’a aucun moyen de se faire obéir ni respecter par ces milices, qu’il n’a jamais contrôlées, explique Luis Martinez. Il ne va pas chercher à les combattre, ce qui mènerait à la guerre civile, mais à les domestiquer. Or, le seul pouvoir qu’il a, c’est celui de les acheter en leur signant des chèques. L’objectif est de les embourgeoiser en espérant amoindrir leur désir de faire la guerre. Les milices dépendent donc du gouvernement pour l’argent -et n’hésitent pas à le menacer pour lui en extorquer-, tandis que le gouvernement dépend des milices pour la sécurité

Les nouveaux candidats affluent, attirés par l’argent distribué, issu des revenus pétroliers et du dégel des avoirs de Kadhafi, soit 200 milliards de dollars entre 2012 et 2013. Le statut de milicien est aussi devenu enviable grâce à l’indemnisation que touchent les «blessés de la révolution»: 2.750 dollars par mois, un logement gratuit et une voiture. Moins de 50.000 personnes avaient pris les armes contre Kadhafi, mais 200.000 y prétendent aujourd’hui.

Le risque que la stratégie de l’embourgeoisement ne fonctionne pas auprès des milices radicales ne préoccupe pas pour l’instant le gouvernement, accaparé par les moyens d’éviter une guerre civile dans un contexte très complexe. D’autant que «s’il ne leur donne pas cet argent, les milices vont se servir directement aux pipelines», précise le chercheur. Le chemin vers la démocratie sera encore long.

*Libye: une transition à l’épreuve du legs de la Jamahiriyya, Les études du Ceri