NSA: «C’est dans la nature des choses d’espionner, même ses amis»

INTERVIEW Louis Caprioli, ancien responsable de la lutte anti-terroriste à la Direction de la sûreté du territoire (DST) de 1998 à 2004, et conseiller du groupe de gestion et d'analyse des risques Geos, répond à «20 Minutes»...

Propos recueillis par Faustine Vincent

— 

Louis Caprioli, ancien sous-directeur chargé de la lutte contre le terrorisme a la DST, plus connue sous le nom de DST et conseiller spécial chez GEOS, le 10 janvier 2011 sur le plateau de LCI.
Louis Caprioli, ancien sous-directeur chargé de la lutte contre le terrorisme a la DST, plus connue sous le nom de DST et conseiller spécial chez GEOS, le 10 janvier 2011 sur le plateau de LCI. — IBO / SIPA

Louis Caprioli revient pour 20 Minutes sur les nouvelles révélations dans le scandale des écoutes téléphoniques de l'Agence de sécurité nationale américaine (NSA). 

«Le Monde» détaille ce lundi la façon dont la NSA a espionné la France, interceptant de façon massive les communications téléphoniques des citoyens. Ces informations vous surprennent-elles?

Absolument pas. Les gens ont l’air de découvrir la façon dont tourne le monde… Est-ce la première fois qu’on apprend qu’il y a de telles écoutes? Non. Dans les années 2000, la révélation de l’existence du réseau Echelon [un immense système d'interception mondial des communication privées et économiques resté secret pendant des décennies], avait déjà défrayé la chronique. Le Parlement européen lui avait même consacré un rapport.

Pourquoi surveiller la France, un allié des Etats-Unis?

Les services de renseignement savent qu’on a des alliés de circonstance et qu’on est en concurrence avec les Etats. C’est pour cela qu’il ne faut pas être surpris d’être espionné par les Américains: ils ont des intérêts économiques, politiques, financiers et diplomatiques à le faire.

L’espionnage dépasse le cadre de la lutte contre le terrorisme et vise des individus pour leur simple appartenance au monde des affaires, de la politique ou à l’administration française

Le but, c’est de savoir ce que pensent les dirigeants, mais aussi obtenir des renseignements sur les entreprises pour être plus compétitifs. Or, pour avoir des informations de qualité sur une entreprise, par exemple, il faut espionner toute une gamme d’individus et faire des millions d’interceptions. Toutes les industries de pointe comme l’industrie aérospatiale ou aéronautique font l’objet de surveillance de la NSA. La France a déjà perdu des marchés au Brésil dans les années 1990 parce qu’elle avait été écoutée par les Américains, qui avaient eu accès à des informations confidentielles puis proposé une meilleure offre.

La France espionne-t-elle les Américains?

Elle l’a déjà fait dans le passé. C’est dans la nature des choses d’espionner, même ses amis. Le but c’est d’avoir des informations sur les pays les plus importants du monde. Si la France n’espionnait plus aujourd’hui, ce serait décevant. Autant fermer ses services de renseignement! C’est dans leurs gènes d’espionner, et c’est le pouvoir politique qui décide des cibles. Que fait un ambassadeur? De l’espionnage diplomatique!

En juillet, lors du Forum Technology Against Crime, le Davos de la sécurité, [le ministre de l’Intérieur] Manuel Valls avait cette déclaration : «Pour protéger leurs populations, tous les Etats ont besoin d’accéder à certaines communications électroniques, aussi bien en matière de renseignement que de poursuites judiciaires.» C’est le signe qu’on écoute.

Sauf que dans le cas des écoutes de la NSA, tous les Français peuvent être espionnés…

Oui parce que le système d’espionnage des Américains est colossal, donc ils interceptent tout le monde, à l’aveugle, puis ils élaborent des critères pour sélectionner ce qui présente de l’intérêt. C’est une position que les Etats-Unis ont adoptée depuis longtemps, et ils ne vont pas s’arrêter. Ils ont construit un nouveau centre de données, gigantesque et actif depuis septembre, pour pouvoir décrypter tout ce que la NSA intercepte.

La France avait faiblement réagi aux premières révélations sur ces écoutes en juin. Cette fois, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a convoqué l’ambassadeur américain. Comment interprétez-vous ces réactions?

Tout le monde savait que les Etats-Unis espionnaient. Les détails techniques [révélés par Le Monde] sont intéressants mais on ne découvre pas grand-chose sur le fond, ce n’est pas un scoop. Donc cela n’a pas surpris les responsables politiques. Le fait que le ministre convoque l’ambassadeur américain -ce qui permet d’occuper l’actualité différemment- est le minimum qu’on puisse faire. Si la France demandait une rupture diplomatique, on passerait à un stade supérieur, mais là ce n’est pas le cas.