Grève de la faim d’une Pussy Riot: «On a peur qu’il y ait une vendetta»

MONDE A sa sortie d’hôpital, Nadejda Tolokonnikova est retournée dans le camp dont elle avait dénoncé les conditions de détention, «proches de l’esclavage». Amnesty International redoute qu’elle soit lynchée par ses co-détenues...

Faustine Vincent

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Nadejda Tolokonnikova, l'une des membres du groupe Pussy Riots, le 26 juillet 2013 en Russie.
Nadejda Tolokonnikova, l'une des membres du groupe Pussy Riots, le 26 juillet 2013 en Russie. — AP/SIPA

Nadejda Tolokonnikova, l'une des deux jeunes femmes emprisonnées des Pussy Riot, a repris ce vendredi sa grève de la faim après sa sortie de l'hôpital. Elle y était restée deux semaines sans autorisation de recevoir de la visite, que ce soit celle de ses proches ou de son avocate. Renvoyée dans la colonie N°14 de Mordovie, où elle était détenue initialement, elle se trouve actuellement à l’infirmerie. Son avocate a pu enfin lui rendre visite lundi et a jugé son état «correct». «Elle est extrêmement fatiguée mais elle va plutôt bien, selon son avocate», affirme à 20 Minutes Nicolas Krameyer, responsable du programme Personnes en danger pour Amnesty International France.

La demande d’enquête judiciaire n’a pas abouti

L’époux de la jeune femme, Piotr Verzilov, considère ce retour au camp N°14 «comme une nette dégradation de sa situation. […] C’est une décision politique, une vengeance.» Après son hospitalisation le 1er octobre, Nadejda Tolokonnikova avait interrompu sa grève de la faim entamée huit jours plus tôt pour protester contre les conditions de détention dans son camp de travail.

Des conditions qu’elle a décrites dans une lettre ouverte le 23 septembre. Elle y raconte la terreur, les brimades et les humiliations endurées par les prisonnières, réduites à l'état d'«esclavage». Elle accuse également le directeur adjoint du camp, Iouri Kouprianov, de l’avoir menacée de mort.

La lettre, qui rappelait des témoignages sur le Goulag soviétique, a suscité l’émoi à l’international et une vive polémique en Russie sur les conditions de détention dans le pays. Amnesty International a demandé une enquête judiciaire indépendante pour faire la lumière sur ce que décrit la prisonnière. En vain jusqu’à présent. Seule une enquête administrative du comité présidentiel des droits de l’homme a été lancée -cet organe n’est pas forcément aux ordres du Président russe Vladimir Poutine mais son influence est limitée car il n’est que consultatif. L’une de ses membres, Maria Kannabikh, a rendu visite à la prisonnière et a assuré en sortant que les conditions de détentions étaient «acceptables». Le comité doit rendre un rapport à une date ultérieure.

Pour l’heure, aucune des trois requêtes formulées par Nadejda Tolokonnikova n’a été satisfaite. Ni sa demande de transfèrement dans un autre camp, ni l’ouverture d’une enquête judiciaire sur le directeur adjoint du camp qui l’avait menacée, ni le passage de 16 à 12 heures de travail quotidien.

Le risque d’un «lynchage» par ses co-détenues

Lors du séjour à l’hôpital de la jeune femme, Amnesty International redoutait que les autorités pénitentiaires profitent de cette parenthèse à huis clos pour la faire taire définitivement. L’ONG redoute désormais que la menace émane des codétenues elles-mêmes. «On a peur qu’il y ait une vendetta», souligne Nicolas Krameyer. Dans un long entretien avec le comité présidentiel des droits de l’homme, repris dans le quotidien Novaïa Gazeta, la Pussy Riot cite en effet nommément –pour que le comité puisse juger ses propos crédibles- des détenues martyrisées et des «détenues chefs» du camp responsables de brimades (les gardiens de prison s’appuient sur ces «détenues chefs» pour cogérer la vie dans le camp, sur le modèle des kapos). «Le risque de lynchage est élevé», s’inquiète Nicolas Krameyer. Il espère que l’attention médiatique permettra de la préserver d’un tel sort. «Si elle est encore en vie aujourd’hui, c’est sans doute grâce à cela.»

Par solidarité envers sa camarade, l’autre Pussy Riot encore emprisonnée, Maria Aliokhina, a annulé ce vendredi sa demande de remise de peine. Les deux jeunes femmes, condamnées pour avoir chanté début 2012 une «prière punk» contre Vladimir Poutine dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, doivent rester en détention jusqu’en mars 2014.