L’Irak menace de rebasculer dans la guerre civile

Faustine Vincent

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Des femmes se rendent sur la tombe de leurs proches dans un cimetière de Bagdad, en Irak, le 15 octobre 2013, au premier jour de l'Aïd al-Adha, marqué par un attentat à Kirkouk (nord).
Des femmes se rendent sur la tombe de leurs proches dans un cimetière de Bagdad, en Irak, le 15 octobre 2013, au premier jour de l'Aïd al-Adha, marqué par un attentat à Kirkouk (nord). — AFP

Les violences interconfessionnelles qui avaient déchiré l’Irak il y a six ans menacent à nouveau de déstabiliser le pays. Mardi, le premier jour de l'Aïd al-Adha, la plus importante fête musulmane, a été endeuillé par un nouvel attentat. Douze fidèles ont été tués à la sortie d'une mosquée sunnite de Kirkouk, dans le nord. Depuis le début de l’année, les attaques se multiplient. Elles ont déjà fait plus de 5.000 morts, selon un décompte de l’AFP, soit plus que pour l'ensemble de l'année 2012.

L'ONU a mis en garde le mois dernier contre une spirale «infernale» de représailles entre sunnites et chiites, dont les terribles affrontements en 2006 et 2007 avaient plongé le pays dans la guerre civile. Après une période de relative stabilité, l’Irak semble aujourd’hui renouer avec cette période de terreur. Presqu’aucun lieu ou événement susceptible d’attirer les foules n'est à l'abri des violences. Les mosquées, les terrains de football, les mariages, les enterrements et même des endroits ultra-sécurisés comme les prisons sont régulièrement pris pour cible. Les habitants font comme ils peuvent. «Les chauffeurs de taxi décident à nouveau du trajet à emprunter en fonction des tensions communautaires», tandis que «les conducteurs de camions insistent pour travailler en binôme –un sunnite, un chiite– de peur d’être attaqué pour leur appartenance confessionnelle», raconte le reporter du New York Times.

Blocage politique

Comment expliquer cette recrudescence des violences? Selon Pierre-Jean Luizard, directeur de recherches au CNRS, elle est d’abord liée au blocage politique qui paralyse le pays. «La Constitution, mise en place pendant l’occupation des Etats-Unis [intervenus sous George W. Bush en 2003 pour renverser l’ex-président Saddam Hussein], n’est pas bonne car elle est fondée sur le fédéralisme et joue le jeu du confessionnalisme politique. La classe politique, souvent revenue d’exil [après la chute du dictateur en 2003] a été promue sur une base communautaire.»

Aujourd’hui, la minorité sunnite, au pouvoir sous Saddam Hussein, accuse le gouvernement, dominé par les chiites, de multiplier les arrestations arbitraires. Or «aucune solution ne peut être trouvée dans le cadre institutionnel actuel, poursuit le chercheur. Al-Qaida en profite pour mener une vague de terrorisme sans précédent.» Objectif: montrer que la reconstruction du pays sous l’égide des Etats-Unis est un échec, dix ans après l’intervention américaine.

Le conflit chiite-sunnite ravivé par le conflit syrien

La guerre en Syrie, voisine de l’Irak, joue aussi un rôle déterminant dans cette nouvelle vague de violences en exacerbant les tensions communautaires. Chiites et sunnites s’affrontent par-delà les frontières, selon le jeu des alliances traditionnelles. Des milices chiites d’Irak, soutenues par l’Iran et le Hezbollah (chiites eux aussi), soutiennent le régime de Bachar el-Assad (alaouite, une branche dissidente du chiisme), tandis que des groupes radicaux sunnites d’Irak apportent leur soutien aux rebelles syriens au nom de la solidarité sunnite. La frontière entre les deux pays, poreuse, est devenue un lieu de passage des groupes liés à Al-Qaida (sunnite).

A l’échelle régionale, «on assiste à une confessionnalisation des conflits sans précédent dans l’histoire du Moyen-Orient et de l’islam», s’inquiète Pierre-Jean-Luizard. La stabilisation de l’Irak et la «victoire contre le terrorisme» que vantait l’administration Bush ne sont pas encore pour demain.