Litvinenko a-t-il vraiment été empoisonné par les services secrets russes?

Recueilli par Armelle Le Goff

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L'ex-agent russe Alexandre Litvinenko restait mardi hospitalisé dans un état grave à Londres après avoir été empoisonné selon ses proches par Moscou, une affirmation cependant rejetée par les services secrets russes.
L'ex-agent russe Alexandre Litvinenko restait mardi hospitalisé dans un état grave à Londres après avoir été empoisonné selon ses proches par Moscou, une affirmation cependant rejetée par les services secrets russes. — AFP/HO
Arnaud Dubien, chercheur associé à l’IRIS et rédacteur en chef de la revue Russia intelligence


Les accusations de l’entourage d’Alexandre Litvinenko, empoisonné au polonium 210, qui visent le Kremlin, vous paraissent-elles plausibles?

Il est très difficile de prendre position dans cette affaire. On sait que les services secrets soviétiques ont souvent eu, du temps de l’URSS, recours à l’empoisonnement pour l’élimination d’opposants.
Ainsi, en octobre 1978,le Bulgare Gueorgui Markov fut empoisonné, à Londres, avec la pointe d’un parapluie. Plus récemment, en 2002, l’islamiste jordanien Khattab, compagnon d’armes du tchétéchène Chamil Bassaev, fut victime d'un courrier empoisonné.
C’est bien la preuve que le FSB (ex-KGB) est en mesure de procéder à ce type d’éliminations. Cela dit, dans le cas d’Alexandre Litvinenko, je m’interroge sur l’opportunité du crime. Celui-ci a indubitablement un impact très négatif pour le Kremlin et le président Vladimir Poutine.


Ancien du FSB, Litvinenko s’était intéressé au dossier des attentats de 1999, qui avaient fait 300 morts et servi de prétexte à la seconde guerre russo-tchétchène, un dossier qui a coûté la vie à un parlementaire, Iouri Chtchkotchikhine, en 2003... Ce dossier pourrait-il constituer le mobile de l’assassinat de l’ex-espion?
Ce sont autant de sujets sensibles, qui touchent aux zones d’ombres des services russes et du régime de Poutine. S’agissant des explosions de 1999, attribuées aux «terroristes tchétchènes» mais jamais élucidées, le rôle du FSB, mais aussi celui du milliardaire Boris Berezovsky, le protecteur londonien d’Alexandre Litvinenko, est pour le moins trouble.
On sait que Berezovsky entretenait des liens pour le moins ambigus avec certains chefs de guerre tchétchènes parmi les plus radicaux, dont Bassaev et Khattab.
En 1998, Litvinenko avait publiquement accusé le Kremlin de lui avoir demandé d’assassiner le milliardaire. Depuis, il était devenu son homme de main. Il était partie prenante des règlements de compte liés aux activités de Berezovsky, qui, après avoir propulsé Vladimir Poutine au Kremlin, est devenu l’un de ses plus farouches opposants.


N’y a-t-il pas tout de même une succession d’événements récents, le meurtre de la journaliste Anna Politkovskaïa, celui du vice-président de la Banque centrale, susceptible de laisser planer le doute sur le Kremlin?

C’est vrai que ces événements concourent à donner une impression de délitement du régime de Vladimir Poutine. Mais tout cela doit être rapproché des échéances électorales à venir, notamment les législatives de décembre 2007 et la succession du Président en 2008. Dans l’entourage de Poutine, différents scénarios commencent déjà à se mettre en place, mais les ambitions des uns et des autres peuvent avoir des intérêts divergents, d'où des tensions.


Peut-on imaginer qu’un espion ou ancien espion ait agi seul pour le compte de tel ou tel?

Non, les services de renseignements russes ont une tradition centralisatrice trop forte. Et, encore une fois le mode opératoire est beaucoup trop élaboré pour que ce poison ait été inoculé de façon artisanale.