Litvinenko tué par un proche?

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Un transfuge des services d'espionnage russes, très critique vis-à-vis du gouvernement de Vladimir Poutine, est actuellement hospitalisé à Londres dans un état "grave" pendant que la police enquête sur une apparente tentative d'empoisonnement.
Un transfuge des services d'espionnage russes, très critique vis-à-vis du gouvernement de Vladimir Poutine, est actuellement hospitalisé à Londres dans un état "grave" pendant que la police enquête sur une apparente tentative d'empoisonnement. — Martin Hayhow AFP/Archives

Alexandre Litvinenko a-t-il été poignardé dans le dos? Selon le Guardian, des traces de polonium, le poison qui l'a tué, ont été retrouvé chez Boris Berezovski, son protecteur. Alors que l’ex-espion russe est mort, beaucoup de questions sont toujours sans réponse. Retour sur une affaire digne d’un polar.

Nous sommes le 20 novembre 2006. Scotland Yard révèle qu’un ex-espion russe est soigné dans un hôpital londonien, apparemment victime d’un empoisonnement au thallium. Alexandre Litvinenko, 43 ans, est un ex-lieutenant-colonel du FSB (ex-KGB). Il commence à se sentir mal après sa rencontre, début novembre, avec un "contact" italien dans la capitale britannique.

Très vite, les accusations contre Moscou fusent. Alexandre Litvinenko et ses proches visent sans le nommer Vladimir Poutine dont l’ex-espion serait sans le collimateur. Les services secrets russes démentent toute implication. «Nous n'avons rien à voir avec ce qui est arrivé à Litvinenko. Les services secrets russes ne pratiquent plus depuis longtemps l'empoisonnement ou toute forme d'assassinat», déclare à l'AFP le porte-parole du renseignement extérieur (SVR), en charge de l'espionnage à l'étranger, Sergueï Ivanov.

Une chance sur deux de survivre

Le lendemain, l’University College Hospital qui le soigne fait part d’une détérioration de son état de santé. Il faut dire que l’espion est gravement atteint : ses reins ont été endommagés, il vomit sans arrêt, accuse une perte quasi-totale de globules blancs et n'a pas mangé depuis 18 jours. Il perd ses cheveux et parle avec difficulté. Une photo parue dans la presse le montre très affaibli, chauve, des sondes sur le torse.

Alexandre Litvinenko n’est plus que l’ombre de lui-même. Ses chances de survie sont minces, une sur deux dans le meilleur des cas. Il meurt quelques jours plus tard, le jeudi 23 novembre au soir et accuse, dans une lettre posthume, Vladimir Poutine d'avoir commandité son assassinat.

Pendant ce temps, l’enquête britannique reconstitue l’emploi du temps d’Alexandre Litvinenko. L’ex-espion enquêtait sur le meurtre récent de la journaliste russe d'opposition Anna Politkovskaïa. C'était l'objet de sa rencontre le 1er novembre avec "Mario", un contact italien. Il s'agirait, selon le quotidien en ligne russe Gazeta.ru, de l'homme d'affaires italien Mario Scaramella. Les deux hommes se rendent dans un restaurant japonais de Piccadilly Circus où seul l'ex-espion aurait déjeuné avant de se sentir mal dans les heures qui suivent.

Pour Oleg Gordievski, proche de Litvinenko, ce-dernier a été empoisonné avant de rencontrer l'Italien. Lors d'un rendez-vous dans un hôtel avec un Russe se faisant passer pour un homme d'affaires, qui lui aurait versé le poison dans son thé. Une histoire rocambolesque digne d’un roman dont se délectent les médias. Au-delà du fait divers, le passé trouble d’Alexandre Litvinenko captive.

Proche des indépendantistes Tchétchènes

Ancien colonel du FSB (ex-KGB), Litvinenko fut un temps chargé de la lutte contre la mafia. Il quitte son pays après avoir affirmé en 1998, dans une étonnante conférence de presse, qu'ordre lui avait été donné d'assassiner le milliardaire Boris Berezovksi, ce qu'il avait refusé. Berezovski, réfugié à Londres deux ans plus tard, et bête noire de Moscou, le prend alors sous son aile. Litvinenko obtient l'asile politique en Grande-Bretagne en 2001 et, très récemment, la nationalité britannique.

A Londres, Litvinenko est proche de la mouvance indépendantiste tchétchène. Selon la presse britannique, il vit dans la même rue qu'Akhmed Zakaïev, représentant de ces indépendantistes tchétchènes, qui accuse également le Kremlin d'être responsable de la mort de l’ex-espion.

En 2003, Litvinenko co-signe un livre affirmant que les services secrets russes sont responsables d'attentats contre des immeubles résidentiels ayant fait près de 300 morts en 1999. Attentats, dont le Kremlin rendra les Tchétchènes responsables, afin de justifier l'entrée des troupes russes en Tchétchénie en octobre 1999.

Alexandre Litvinenko multiplie aussi les attaques contre Vladimir Poutine. Il l’accuse publiquement d'être personnellement responsable de la mort d'Anna Politkovskaïa, journaliste d'opposition tuée à Moscou le 7 octobre.

Le 27 novembre, le Times affirme que Litvinenko s'est rendu en Israël au cours des semaines qui ont précédé sa mort dans le cadre d'une enquête sur la liquidation du groupe pétrolier Ioukos. Tchétchénie, Politkovskaïa, Ioukos… l’ex-espion fourre décidément son nez dans les affaires sensibles du Kremlin.

Mais la piste du président russe n’en est qu’une parmi d’autres : certains journaux britanniques évoquent la possibilité d'un meurtre lié aux recherches qu'aurait menées Litvinenko sur la mort d'Anna Politkovskaïa tandis que la presse pro-gouvernementale moscovite affirme que l'empoisonnement de Litvinenko pourrait avoir été orchestré par Boris Berezovski, son protecteur, afin de discréditer les autorités russes.
Un suicide maquillé en empoisonnement est même, un temps, évoqué. Autant dire que Scotland Yard, qui ne parle pas de meurtre mais simplement de «mort suspecte», mouline.

Le fin mot de l’histoire ?

Alors que les spéculations vont bon train sur la mort de Litvinenko, le poison qui a tué l’ex-espion est enfin identifié. La piste du thallium, un temps envisagée, est abandonnée par les médecins pour le polonium 210, une matière radioactive qui provoque une petite vague de panique à Londres. L'Italien Mario Scaramella, qui avait rencontré le 1er novembre l'ex-agent russe, est  d'ailleurs revenu à Londres pour y subir des tests de radioactivité, a-t-on appris mardi de source policière.
Témoin clé dans cette affaire et placé sous protection policière, il devrait être interrogé dans les prochains jours. 
Cette substance ravive la thèse d’un travail de professionnel : le polonium 210, tel qu'il a été utilisé, suggère un accès à un réacteur nucléaire, ou à un accélérateur de particules. Une présomption à vérifier, l’autopsie d’Alexandre Litvinenko étant prévue pour vendredi. A moins qu’elle n’ait d’autres secrets à révéler.

Sandrine Cochard