Afrique du Sud: Les lesbiennes victimes de «viols correctifs»

Faustine Vincent

— 

Deux participantes à la conférence internationale sur l'orientation sexuelle, le genre et les droits de l'Homme se saluent le 15 novembre 2010 à Cape Town, en Afrique du Sud.
Deux participantes à la conférence internationale sur l'orientation sexuelle, le genre et les droits de l'Homme se saluent le 15 novembre 2010 à Cape Town, en Afrique du Sud. — RODGER BOSCH / AFP

En Afrique du Sud, les couples homosexuels ont le droit d’adopter depuis 2002, et de se marier depuis 2006. Sur le papier, la nation «arc-en-ciel» peut se targuer d’avoir l’une des constitutions les plus progressistes en matière de protection des minorités, sans équivalent sur le continent africain, où l’homosexualité est pénalisée dans 38 pays. La réalité est pourtant tout autre. Depuis quelques années, les crimes ciblant les homosexuels se multiplient, selon les associations LGBT. Les lesbiennes, particulièrement visées, sont victimes de viols dits «correctifs», censés modifier leur orientation sexuelle.

En marge du déplacement de François Hollande en Afrique du Sud ce lundi, Valérie Trierweiler a rencontré à huis clos des militants homosexuels des townships sud-africains et un couple de lesbiennes qui ont insisté sur ce décalage inquiétant entre leur vie quotidienne et les principes de la constitution. Elle était accompagnée pour l'occasion de la ministre de la Justice Christiane Taubira, qui a défendu le texte du Mariage pour tous en France.

Les policiers perpètrent parfois eux-mêmes ces crimes

En 2011, le meurtre sauvage d’une jeune lesbienne, Noxolo Nogwaza, dans le township de Kwa Thema, près de Johannesburg, avait de nouveau attiré l’attention internationale sur ces crimes ciblés. «La mort de Nogwaza  est la dernière d’une longue série de crimes sadiques contre les lesbiennes, les homosexuels et les personnes transgenres en Afrique du Sud, déplore à l’époque Human Rigts Watch, pour qui ces attaques sont «préméditées, planifiées et souvent commises dans l’impunité».

Le phénomène est toutefois difficile à quantifier faute de statistiques officielles. Rares sont les victimes à porter plainte, de peur d’être stigmatisées. Quand certaines s’y risquent, elles se heurtent la plupart du temps à l’incrédulité, les sarcasmes voire l’agressivité des policiers. Selon un rapport fait en 2011 par l’ORAM, la principale organisation de défense des personnes réfugiées LGBT, sur au moins 31 meurtres de lesbiennes répertoriés dans le pays depuis 1998, seuls deux cas ont abouti à des condamnations. Pire, selon ce rapport, les policiers perpètrent parfois eux-mêmes ces crimes.

«Les lesbiennes sont particulièrement visées dans les quartiers pauvres, précise à 20 Minutes Monica Tabengwa, responsable du programme LGBT à Human Rights Watch. Surtout si elles sont d’apparence masculine». Selon elle, le phénomène s’explique par le climat de violence qui sévit en Afrique du Sud, détentrice du record mondial du nombre de viols (500.000 par an), le contexte socio-économique délabré dans les zones où sont commis ces crimes, et la prédominance d’une société patriarcale, dans laquelle les femmes sont invitées à rester sagement à la maison.

A cela s’ajoute une homophobie persistante et communément partagée, à en croire le rapport de l’ORAM: 80% des Sud-Africains considèrent que le sexe entre deux hommes ou deux femmes est «toujours mal» et qu’être homosexuel «n’est pas africain». Résultat, des hommes ayant violé des lesbiennes peuvent être considérés comme des héros par leurs pairs. «Ils sont perçus de façon positive puisqu’ils essayent ainsi de "corriger" ces femmes pour les remettre "dans le droit chemin"», poursuit Monica Tabengwa.

Le «Crime de haine» bientôt inscrit dans la loi

Longtemps accusé de passivité face à ces crimes, le gouvernement a fini par mettre en place en 2011 un groupe de travail, la National Task Team (NTT), chargée d’élaborer une stratégie pour lutter contre ces agressions. Premier résultat tangible: le «crime de haine» (hate crime) sera bientôt inscrit dans la loi, ce qui permettra de reconnaître officiellement comme illégales ces violences fondées sur la discrimination, et d’obtenir des données plus précises.

La loi suffira-t-elle? D’après Monica Tabengwa, «l’arsenal législatif est déjà bon. Le problème, c’est son application». Le changement de la loi, prévu en 2014, sera sans doute plus rapide que celui des mentalités. Contactée par 20 Minutes, Ndumie Funda, présidente de l’association sud-africaine Luleki Sizwe, à l’origine de la mise en place du groupe de travail avec le gouvernement, reconnaît que «cela prendra du temps. Mais il a fallu des années pour se libérer de l’apartheid, rappelle-t-elle. Et on a fini par y arriver...»