L'Afghanistan réapprend à former ses professeurs

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 « C’est l’éducation qui permettra à l’Afghanistan de se relever », estime Ahmad Khalit, un jeune étudiant en économie. Ce n’est pas un hasard si la première chose à laquelle se soient attaqués les talibans, c’est l’éducation. Depuis 2001, le nombre d’étudiants a été multiplié par dix, et 1000 écoles ont ouvert -avec un bémol majeur, puisqu’une école peut être déclarée comme fonctionnelle alors que les élèves font classe sous des tentes, sans matériel ou sans professeurs. Ces derniers mois encore, des dizaines d’écoles ont été incendiées, notamment dans les provinces du sud et du sud-est, fiefs des insurgés. Les écoles de filles étaient particulièrement visées. « Cette année, il y a eu plusieurs fois des affiches posées pendant la nuit, disant qu’il fallait interdire l’accès à l’université des filles. Le lendemain, les autorités de la fac les faisaient arracher », raconte sous couvert d’anonymat un homme travaillant dans le domaine de l’éduction à Kaboul.

Les étudiants du centre de formation des maîtres de Kaboul, inauguré en juillet par la France, qui a contribué à sa reconstruction, sont bien conscients de ces enjeux. « Tout est nouveau pour nous, affirme Salda, une jeune étudiante de ce centre destiné à former des professeurs. L’éducation elle aussi est récente. Je viens ici pour devenir un parfait professeur et aider mon pays ». Pour les femmes, l’accès à l’éducation est d’autant plus important qu’elles en ont été privées sous les talibans. « C’était une période sombre, les femmes n’avaient aucun droit, souligne la jeune fille. Maintenant, elles peuvent enfin étudier et nous nous sentons d’autant plus afghanes que nous retrouvons nos droits dans notre pays ».

Bibi Hawa, 27 ans, se destine à devenir professeur de lettres. La tête recouverte d’un voile, elle affirme que «la société a été bâtie par des hommes et des femmes. Ils doivent œuvrer ensemble pour la reconstruction de mon pays». Sous les talibans, bac en poche, elle fut brutalement privée d’école. « J’ai décidé de donner des cours pour les enfants en cachette chez moi », raconte-t-elle. Elle en a tiré un volontarisme à toute épreuve et se dit prête elle aussi à « aider (son) pays à se reconstruire ».
Devenir professeur n’était pourtant pas sa vocation. Elle a atterri ici, comme tous les autres, parce qu’elle a eu de mauvaises notes au concours général des études supérieures. « Le résultat de cette sélection est catastrophique, explique l’expert sous couvert d’anonymat. C’est l’une des raisons pour lesquelles le niveau des professeurs est si bas en Afghanistan ». Najubullah, un employé du centre, affirme que « les meilleurs au concours choisissent une autre voie, comme médecine, parce que les salaires des professeurs sont très bas. Ils ne gagneront que 40$ par mois. Pas de quoi faire vivre sa famille ni payer son loyer ».

Pour quelques Afghans décidés à rester dans leur pays quoi qu’il advienne, la plupart de ceux qui en ont les moyens n’aspirent ainsi qu’à une chose : partir. Zalmaï, 26 ans, jeune professeur en costume-cravate, a déjà vu nombre de ses amis s’exiler à l’étranger. «Les moyens dédiés à l’éducation ne sont pas suffisants. Le monde se développe, pas l’Afghanistan. Plusieurs de mes camarades de classe ont quitté le pays après leurs études de droit, de journalisme ou de lettres. Mon ami Moujib est parti en Allemagne, Abdullah à Londres, et Riyaz à Madrid. Beaucoup de gens font ça », affirme-t-il. Y songe-t-il ? « Je gagne
60$ par mois : 40$ payés par l’Etat, et 20$ par l’ambassade de France en complément. Ce n’est pas assez pour partir. Mais si vous avez quelque chose à me proposer, dites-moi toujours ».

Envoyée spéciale à Kaboul, Faustine Vincent