Qatar: «Il y aura davantage d'ouvriers morts pendant la coupe du monde que de footballeurs venus y jouer»

Propos recueillis par Alexandre Sulzer

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Shahabuddin, un plâtrier bangladais, qui vit dans un «labor camp» de Doha, au Qatar
Shahabuddin, un plâtrier bangladais, qui vit dans un «labor camp» de Doha, au Qatar — A. Sulzer/20 Minutes

Selon un article du quotidien britannique The Guardian, au moins 44 travailleurs népalais sont morts entre le 4 juin et le 8 août sur des chantiers au Qatar, un pays qui engage d’importants travaux en vue de la Coupe du monde de football de 2022…

Ce n’est pas une surprise. Selon les chiffres dont nous disposons par les ambassades, chaque année depuis au moins deux ans, plus de 200 travailleurs indiens meurent et environ 200 Népalais chaque année depuis au moins cinq ans. Cela fait 400 morts annuels uniquement issus de ces deux pays, soit plus d’un par jour. Si on fait une projection d’ici la Coupe du monde de 2022, cela représente potentiellement 4.000 morts. Voire 5.000 si on y ajoute les travailleurs philippins, sri-lankais ou encore africains pour lesquels nous ne disposons pas de statistiques. Il y aura davantage d’ouvriers morts pour la Coupe du monde que de footballeurs venus y jouer.

Le Qatar, via le Qatar 2022 Supreme Committee, dit pourtant s’assurer que les règles internationales de droit du travail sont appliquées…

Il ne s’agit que de propagande, aucune action réelle n’est engagée. Le Qatar est un Etat esclavagiste, une des nations les plus riches au monde qui exploite les populations les plus pauvres. La preuve: même François Hollande n’a pas réussi à faire sortir deux footballeurs coincés là-bas. Cela prouve à quel point les travailleurs sont prisonniers. Les actions à entreprendre sont pourtant simples: il faudrait créer un salaire minimum, aujourd’hui inexistant, et abolir le système du kafala, le parrainage, qui fait qu’un étranger ne peut recevoir ou quitter un travail au Qatar sans l’autorisation d’un ressortissant qatarien.

Vous appelez au boycott de la Coupe du monde. Cela est-il vraiment efficace? 

Notre message est le suivant: pas de coupe du monde sans droits des travailleurs. Il n’y aucune raison que le Qatar ne puisse pas s’assurer que les droits des travailleurs soient respectés. Si le Qatar continue de refuser de respecter leurs droits, alors la FIFA devrait revoter pour l’attribution de la Coupe du Monde 2002. Nous avons demandé aux autorités du Qatar de réformer ses lois du travail depuis plus de deux ans mais elles n’y ont jamais répondu. La pression de l’opinion publique grandit dans plusieurs pays à travers le monde pour que le Qatar arrête de traiter ses travailleurs migrants comme des esclaves. Nous sommes en contact avec différents gouvernements à ce sujet et, tout en proposant un dialogue aux autorités du Qatar, nous maintenons la pression sur la Fifa. Nous l’avons approchée il y a deux ans mais elle n’a pas agi. La Fifa tient de beaux discours mais n’a toujours pris aucune action spécifique concernant les droits des travailleurs. Elle apporte la honte dans les stades. Par ailleurs, nous allons également mener campagne d’information au sujet des Coupes du monde au Brésil de 2014 et en Russie en 2018. Au Brésil, les règles sociales ne sont pas appliquées et en Russie, une réglementation spécifique permettra aux sociétés qui ont des contrats pour la Coupe du monde de s’affranchir des lois sociales.

>>(Re)lire aussi notre reportage au Qatar sur le sort des travailleurs étrangers...

Un résumé du reportage du Guardian en version sous-titrée

Vidéo: Maxime Deloffre

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