Mali: Au cœur de la «fabrique à bataillons» de Koulikoro

Alexandre Sulzer

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Camp militaire de Koulikoro, au Mali, le lundi 26 septembre 2013. C'est ici que se déroule la mission EUTM-Mali de formation des soldats maliens
Camp militaire de Koulikoro, au Mali, le lundi 26 septembre 2013. C'est ici que se déroule la mission EUTM-Mali de formation des soldats maliens — A. Sulzer / 20 Minutes

De notre envoyé spécial à Koulikoro (Mali)

Lové entre des hauteurs verdoyantes et rocailleuses et le fleuve Niger, le camp d’entraînement de Koulikoro, à 60 km au nord-est de Bamako, offre un cadre enchanteur. Les soldats maliens qui viennent pour y être formés n’ont pourtant pas le loisir d’en profiter. C’est ici, en session d’à peine dix semaines pour une brigade de 700 hommes, que la communauté internationale entend remettre sur pied une armée malienne, totalement exsangue, afin de lui rendre, à terme, la responsabilité de la sécurité sur son propre territoire. Et celle de la lutte contre les djihadistes.

550 soldats européens de 22 nationalités différentes

Cette mission, appelée European Union Training Mission (EUTM) Mali, est portée depuis février 2013 par 550 soldats européens de 22 nationalités différentes, dont près de 200 instructeurs auquel il faut notamment ajouter 80 conseillers militaires directement détachés auprès de l’état-major malien. Le camp de Koulikoro ressemble donc à une vaste tour de Babel où les différents uniformes européens  de couleur sable se mélangent à ceux, verts, des Maliens.

«A la radio, ils parlent comme s’ils étaient au téléphone»

La langue est un premier obstacle. Tous les formateurs ne maîtrisent pas le français et certains soldats maliens ne comprennent que le bambara ou le tamasheq. Des traducteurs viennent en renfort. «Il faut faire des phrases courtes et simples, appuyés par le geste, témoigne le caporal-chef Jeff, un Français qui enseigne les transmissions radio. Lors de la formation du dernier bataillon [deux ont été formés pour l’heure sur un engagement de quatre en quinze mois], ça s’est bien passé dans l’ensemble. Le but, c’est qu’ils s’adaptent à notre façon de faire. Mais ça fait vingt ans qu’ils ont leur méthode, ils ne peuvent pas changer en deux mois. Au début, on était surpris. Par exemple, à la radio, ils parlent comme s’ils étaient au téléphone. On leur a dit d’être précis, efficaces.»

«Notre armée était mal organisée»

Les formateurs doivent également s’adapter au matériel avec lequel les Maliens combattront plus tard. Des fusils d’assaut AK-47, des mortiers croates, des blindés BTR-60 soviétiques auxquels eux-mêmes ont dû être formés en amont de la mission. «Les défis à relever sont réels», reconnaît le colonel Philippe Testart. Mais, assure-t-il, à l’issue de la formation, les Maliens sont «techniquement et tactiquement relativement prêts». Un optimisme que partage en tout cas le général Ibrahim Dahirou Dembélé, chef d’Etat-major malien. «Notre armée était mal organisée, mal équipée, mal formée. Au sein d’un bataillon, les compagnies ne se connaissaient pas. Celles formées par EUTM, que ce soit l’infanterie, la logistique, l’artillerie ou le génie, vont apprendre à se battre ensemble. On recrée des unités qui mélangent tout le monde.»

Une armée de réconciliation nationale

Cela vaut aussi sur le plan ethnique puisqu’au moins 100 soldats sur un bataillon de 700 sont Touaregs ou Arabes. «Cela est nécessaire pour avoir une armée nationale, il faut que ce soit un réservoir d’intégration», confie le général Dembélé à 20 Minutes. Les tensions entre communautés sont à l’origine du délitement de l’unité malienne qui a précipité l’offensive djihadiste en 2012. Même les cours de droit des conflits armés, dispensés les samedis, participent à la réconciliation nationale. «Il faut toujours avoir la population de son côté et pour cela, il faut la traiter avec humanité», glisse, pragmatique, le général Dembélé qui se réjouit que le premier bataillon formé soit déployé dans le nord du Mali depuis juin avec comme priorité la «lutte contre les djihadistes et les narco-trafiquants».

>> Notre reportage, «à Gao, la France partie pour rester» est à lire par ici

«Mais pour avoir une armée digne de ce nom, il me faudrait 12 bataillons», reconnaît le chef d’Etat-major. L’UE ne s’est engagée que sur quatre. Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian souhaite que l’Europe s’engage rapidement sur la formation de quatre bataillons supplémentaires. A défaut, philosophe le général Dembélé, «ceux qui ont été formés formeront à leur tour les autres».