Polina Jerebtsova le 23 septembre à Paris. Elle publie en France son journal intime sur sa vie quotidienne à Grozny pendant la guerre en Tchétchénie.
Polina Jerebtsova le 23 septembre à Paris. Elle publie en France son journal intime sur sa vie quotidienne à Grozny pendant la guerre en Tchétchénie. — V. WARTNER / 20 MINUTES

Monde

Guerre en Tchétchénie : «On vivait comme des bêtes sauvages»

PORTRAIT – Polina Jerebtsova avait 14 ans au début de la deuxième guerre en Tchétchénie. Elle a raconté son quotidien dans des cahiers. Son journal intime, comparé à celui d’Anne Frank, sort ce mardi en France...

Pendant la guerre en Tchétchénie, Polina Jerebtsova avait fait ce rêve: elle s’envolait à Paris, «la ville de l’amour et du bonheur». «A l’époque, ça me semblait irréel. Et maintenant, je suis là !» sourit la jeune femme, incrédule, dans l’appartement parisien où 20 Minutes l’a rencontrée. Elle s’en réjouit d’autant plus que c’est grâce à son journal intime, publié en France* ce mardi.

Polina, dont la mère est russe et le grand-père tchétchène, y livre un témoignage précieux. Le récit commence au début de la deuxième guerre en Tchétchénie, en 1999. Polina avait 14 ans et vivait à Grozny avec sa mère. Pendant trois ans, l’adolescente note tout. Sa stupeur lorsqu’une bombe vient frapper le grand marché de Grozny, les éclats d’obus qui transpercent sa jambe ce jour-là, et cette femme «tuée, assise à son stand», sur laquelle son regard s’arrête.

«Au printemps, j’aurai 15 ans. Si je suis toujours vivante, bien sûr…» La jeune fille raconte la peur, le froid, la neige sale et les galettes de farine pourrie qu’elle est réduite à manger. «On vivait comme des bêtes sauvages. C’était incroyable parce que le monde entier entrait dans le nouveau millénaire, et nous on était réduit à collecter cette neige noire pour survivre», remarque la jeune femme, aux cheveux blonds platine sous son foulard. Son «cher journal» est aussi le lieu des confidences de son âge sur ses premiers émois amoureux et celui qu’elle surnomme «Aladin», dont les dont les beaux yeux et les cheveux noirs lui font penser à un prince.

«Je dois décrire tout ça. Même si je meurs, quelqu’un va trouver ce journal»

Grande lectrice issue d’une famille d’écrivains et de peintres, Polina a écrit pour être «digne de ses ancêtres», mais aussi pour décrire des «histoires horribles» dont elle a été témoin. «C’était une époque terrible car l’armée fédérale considérait les habitants de Tchétchénie comme des ennemis alors que c’est la même patrie. Il y avait aussi des criminels tchétchènes qui égorgeaient des familles entières sous prétexte de se venger des Russes. Je me disais: ‘’je dois décrire tout ça. Même si je meurs, quelqu’un va trouver ce journal, et ces histoires, qui se passent autour de moi, méritent d’être lues.’’»

En trois ans, Polina a rempli 80 cahiers. Le récit s’arrête en 2002, quand elle a fui Grozny avec sa mère pour gagner Stavropol, une ville russe du Caucase du Nord. La jeune fille a écrit une lettre à Alexandre Soljenitsyne. Le célèbre écrivain et dissident russe est devenu un précieux soutien. Grâce à lui, Polina a pu s’installer à Moscou et faire éditer son journal, que toutes les grandes maisons d’édition avaient refusé, effrayées à l’idée de publier un livre critiquant la politique russe. Seul un petit éditeur a accepté. Le livre, sorti en 2011 en Russie, a suscité un vif débat dans le pays sur les responsabilités des deux camps pendant la guerre. Polina a reçu des menaces de mort et s’est fait agresser plusieurs fois. Après la dernière, violente, la jeune femme a décidé de quitter le pays. Elle vit aujourd’hui en Finlande avec son mari, un Kirghize rencontré à Moscou, et vient d’obtenir l’asile politique.

Elle a porté plainte pour «crimes de guerre»

Les années de guerre en Tchétchénie lui ont laissé de lourdes séquelles. Sa blessure à la jambe la fait toujours souffrir. La malnutrition lui a fait perdre presque toutes ses dents. A 28 ans, elle risque aussi de ne jamais pouvoir faire d’enfant. Elle a déposé plainte pour «crimes de guerre» contre le ministère russe de la Défense afin d'obtenir un dédommagement. La Russie fait traîner autant qu’elle peut, de crainte que la Cour européenne des droits de l’Homme, à laquelle Polina veut s’adresser en dernier recours, ne lui donne tort.

La jeune femme exclut de revenir en Russie. En Finlande, elle savoure «le calme et le silence» qui dominent des «étendues sans fin», et s’émerveille devant la façon dont les gens prennent soin des animaux. «C’est exactement l’inverse qu’en Tchétchénie». Devenue blonde – «un geste symbolique qui signifie que la période noire de ma vie est finie» - elle n’a gardé de la Tchétchénie que son foulard, «en hommage à [ses] origines». Elle rêve désormais d’écrire en finnois et de réaliser des films. Elle espère surtout pouvoir se débarrasser un jour de sa nationalité russe, et «devenir une Finlandaise comme les autres». 

*Le journal de Polina, Books Editions, 556 p., 23€