Attaque au Kenya: «Ce centre commercial, c’est les Twin Towers de l’Afrique»

MONDE Marc Lavergne, chercheur au CNRS, spécialiste de la Corne de l’Afrique, répond à «20 Minutes» sur l’attaque menée par les shebab dans le grand centre commercial de Nairobi, au Kenya...

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Des soldats kenyans viennent en aide à une victime des Shebab, dans le centre commercial de Nairobi pris pour cible parle groupe terroriste.
Des soldats kenyans viennent en aide à une victime des Shebab, dans le centre commercial de Nairobi pris pour cible parle groupe terroriste. — James Quest / AFP

Il y a deux ans, les shebab somaliens étaient en déclin. Cette prise d’otages marque-t-elle leur retour en force? 

C’est le signe qu’ils ont changé de tactique, justement parce qu’ils étaient en déclin. Le terrorisme est l’arme des faibles. C’est une façon de compenser leur infériorité. Il n’y a pas besoin de grand-chose pour attaquer un centre commercial. Et le vivier des jeunes gens perdus prêts à s’engager est inépuisable. Mais cette attaque est un coup d’éclat et une victoire, car il y a sans doute beaucoup de gens dans le monde qui s’en réjouissent.

Ils disent agir pour punir le Kenya des «crimes commis par leurs soldats» en Somalie «contre les musulmans». Qu’en pensez-vous?

C’est une explication très parcellaire. On ne fait pas une opération comme ça pour se venger. L’intérêt est plus vaste. Ça fait 22 ans qu’il n’y a pas d’Etat en Somalie, ce qui permet aux shebab, aux pirates et trafiquants de toute sorte de faire du business. Les shebab ont intérêt à ce que ce chaos perdure. Or on essaye maintenant d’installer un gouvernement. Fragiliser le Kenya, la porte d’entrée de la Somalie, est un moyen de préserver le chaos en Somalie, et donc le business. Al-Qaida, qui considère les shebab comme leur représentant officiel en Somalie, a quant à lui des vues plus étendues. Il se moque de la Somalie. Ce qu’il veut, c’est frapper l’Occident. Cette prise d’otages, qui porte sa marque vu son mode opératoire, est un moyen de le faire, car ce centre commercial, c’est les Twin Towers de l’Afrique.

Des forces spéciales israéliennes sont venues en soutien à l’armée kenyane. Qu’est-ce qui lie Israël au Kenya?

C’est une histoire ancienne. [L’ancien dictateur ougandais] Amin Dada avait été formé en Israël, par exemple. Les intérêts israéliens sont très présents dans la Corne de l’Afrique. L’Etat hébreu et le Kenya sont liés par des accords de coopération technique et militaire. Israël défend le régime en place, pro-occidental. Ces accords sont aussi le moyen de savoir ce qui se passe dans cette région stratégique. Israël a peur que la mer Rouge devienne un lac arabe, ce qui fermerait l’accès au port d’Eilat (à l’extrême-sud d’Israël). Ce sont enfin une source de commerce. Israël est présent dans toute l’Afrique anglophone et dans les pays où il y a des diamants, par exemple, car Tel Aviv est le premier centre mondial de taille de diamants, avec Anvers, en Belgique.