Le dernier voyage des déchets du «Probo Koala»

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Les déchets toxiques ont été déversés dans la nuit du 19 au 20 août sur une dizaine de sites d'Abidjan, en majorité des décharges publiques, par une mystérieuse société ivoirienne, Tommy, qui les avait déchargés d'un navire grec, le Probo Koala, affrété par un négociant international, Trafigura.
Les déchets toxiques ont été déversés dans la nuit du 19 au 20 août sur une dizaine de sites d'Abidjan, en majorité des décharges publiques, par une mystérieuse société ivoirienne, Tommy, qui les avait déchargés d'un navire grec, le Probo Koala, affrété par un négociant international, Trafigura. — Issouf Sanogo AFP

Retour à l’envoyeur. 3.000 tonnes de déchets toxiques collectés à Abidjan (Côte d’Ivoire) sont arrivés mardi matin au Havre, à bord du navire français «MN Toucan». Cette cargaison, initialement 528 tonnes de produits dangereux, avait fait le voyage aller à bord du «Probo Koala» : les émanations de ces produits déchargés dans une quinzaine de sites de la capitale ivoirienne, avaient provoqué en août dernier la mort de dix habitants, l’hospitalisation de 69 autres et suscité 102.806 consultations médicales, selon le dernier bilan du ministère ivoirien de la Santé.

«Mauvaises pratiques»
La plupart des acteurs impliqués dans cette catastrophe sanitaire sont européens. Battant pavillon panaméen, le « Probo Koala » était aux mains d’un armateur grec – qui l’a vendu depuis à la compagnie Gulf Navigation implantée à Dubaï. Son affréteur, la holding Trafigura, était néerlandais et son équipage russe... «Une superposition des responsabilités qui favorise les mauvaises pratiques », dénonce Jacky Bonnemains, responsable de l’association de protection de l’environnement Robins des bois. Même si la France n'est pas directement impliquée dans cette affaire, deux cadres français de la société Trafigura, Claude Dauphin et Jean Pierre Valentini, ont été inculpés le 19 septembre d'infraction à la législation sur les déchets toxiques et d'empoisonnement. Ils sont détenus depuis à Abidjan.

Un long périple
L’histoire de cette catastrophe sanitaire commence en avril 2006 en Méditerranée. Le « Probo Koala » s’y livre à des activités de stockage flottant de composants d’essence et de désulfuration grossière de naphta : au lieu d’extraire le soufre dans une raffinerie terrestre, les courtiers en pétrole le font faire sur des bateaux, à l’aide d’adjuvants chimiques. Objectif : produire une essence à moindre coût, destinée au marché africain. Une pratique que le Programme des Nations unies pour l’environnement tente d’enrayer. Avec 10 à 15.000 tonnes de produits pétroliers à son bord, le navire poubelle quitte les côtes méditerranéennes fin juin, direction Amsterdam. Son affréteur, Trafigura, prévient alors le port d’Amsterdam que le « Probo Koala » va livrer 250 m3 de «slops», des résidus d’eaux de lavage des citernes.

A l’arrivée, l’opérateur Amsterdam Port Services (APS) chargé de traiter les résidus annonce un surcoût d’exploitation, assurant que les déchets ne sont pas conformes à la composition attendue… Non seulement le chargement a doublé en volume mais son odeur est suspecte. Ce qui fait dire à l’association Robins des bois que du soufre s’est déposé au fond des citernes lors de la désulfuration, contaminant ainsi les eaux de lavage. Trafigura refuse de payer le surcoût (entre 350 et 500€ par mètre cube traité) exigé par APS. Le navire, qui avait déchargé les déchets, les recharge, et ce avec l’accord du port d’Amsterdam. C’est une entorse au droit communautaire, qui impose à tous les navires touchant les ports de l’UE d’y déposer leurs déchets d’exploitation.

Meilleur marché
Le « Probo Koala » rejoint ensuite le port estonien de Paldiski, où les résidus ne sont toujours pas déchargés puis se dirige vers le Nigeria pour livrer 35.000 tonnes de produits pétroliers. Pour les déchets, ce sera finalement terminus le port d’Abidjan, que Trafigura estime capable de gérer. Il est surtout meilleur marché : le traitement des boues polluées y coûte «10 à 15 fois moins cher qu’en Europe », affirme Jackie Bonnemain. Et pour cause : les déchets finiront dans des décharges sauvages, à ciel ouvert, et dans des fossés, dégageant alors des bouffées d'hydrogène sulfuré.

Au total, la dépollution de ces sites, réalisée à partir de septembre par la société française Tredi -sélectionnée par le gouvernement ivoirien- a nécessité la collecte d’environ 6.000 tonnes de substances contaminées. La France s'est alors dit prête fin septembre à assurer la continuité et à "traiter sur son territoire" les déchets toxiques. "On dispose de centres qui permettent de le faire" avait alors déclaré le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Jean-Baptiste Mattéi.

Un premier chargement de déchets est arrivé mardi matin au Havre, où s'est rendue la ministre de l'écologie Nelly Olin pour confirmer les modalités de traitement de ces déchets. Pour les gravats toxiques, direction Salaise-sur-Sanne en Isère, pour y être brûlés avant d’être stockés en Bourgogne et dans le Gard.

C. F.

Lire l’interview de Jacky Bonnemains.

Législation : Convention de Bâle : oblige le pays exportateur de déchets et le pays importateur à établir un dossier prouvant que le premier n’a pas les moyens techniques de traiter les déchets et que le second en a les moyens. Directive européenne 2000/59/CE du 27 nov 2000 sur les installations de réception portuaires pour les déchets d’exploitation des navires et les résidus de cargaison : impose à tous les navires touchant les ports de la communauté européenne d’y déposer leurs déchets dans les installations dédiées.