Egypte: La stratégie de l’armée dans la crise

MONDE Après son ultimatum de 48h prononcé lundi, l’influente armée se retrouve au premier plan dans le bras de fer entre partisans et opposants du président, Mohamed Morsi...

Faustine Vincent

— 

Des hélicoptères militaires volent au-dessus de manifestants au Caire, en Egypte, le 1er juillet 2013.
Des hélicoptères militaires volent au-dessus de manifestants au Caire, en Egypte, le 1er juillet 2013. — Hassan Ammar/AP/SIPA

L’armée égyptienne, discrète et influente, n’intervient que rarement en public. Signe de la gravité de la crise opposant les partisans et les soutiens du président islamiste Mohamed Morsi, elle est finalement sortie de sa réserve lundi en lançant un ultimatum de 48h au chef de l’Etat - qui l'a rejeté - pour satisfaire les exigences du peuple, sous peine «d’annoncer une feuille de route et des mesures pour l’avenir». Place Tahrir, au Caire, la foule a exulté. Mais avec cette prise de position, l’armée tente avant tout de protéger ses propres intérêts. 

Premier président civil, Mohamed Morsi tente en effet de l’évincer depuis son arrivée au pouvoir en juin 2012. Le bras de fer a commencé avec l’annulation d'une «déclaration constitutionnelle» accordant de larges pouvoirs à l'armée, et la mise à la retraite du maréchal Hussein Tantaoui, ministre de la Défense depuis vingt ans et président du Conseil suprême des forces armées (CSFA, qui représente l’armée), qui dirigeait le pays pendant la période de transition post-Moubarak.

Une armée puissante et populaire

Les militaires s’accommodent mal de cette marginalisation politique, eux qui détenaient les rênes du pouvoir et de l'économie depuis 1952, date de la révolution des «officiers libres» emmenée par Gamal Abdel Nasser. Aujourd’hui encore, l’influence de l’armée reste déterminante sur le plan économique – elle pèserait jusqu’à 25% du PIB. Forte de près de 438.000 hommes et 479.000 réservistes, l’armée égyptienne est également très populaire et ancrée dans la société, cultivant son image de «protectrice» du peuple et de garante de la Constitution. Elle avait déjà invoqué cette fonction pour justifier son intervention, décisive, lors de la révolution de 2011 ayant renversé Hosni Moubarak.

Cette fois encore, c’est en revendiquant sa «responsabilité historique de protéger la sécurité et le bien-être de la nation», comme elle l’a écrit dans son communiqué, qu’elle est entrée dans l’arène. «Elle se pose en recours au-dessus de la mêlée, son rôle préféré, explique Roland Lombardi, doctorant à l’Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam). En jouant la carte de la contestation, elle met la pression sur Mohamed Morsi. C’est une lutte de pouvoir entre les deux, et une façon pour l’armée de signifier qu’elle est toujours là et que les Frères musulmans [le mouvement dont est issu Morsi] devront compter avec elle.» 

L’opposition met en garde contre toute tentative de coup d’Etat

L’armée veut-elle prendre le pouvoir? Elle s’en défend dans son communiqué, affirmant qu’elle ne «participera pas à la vie politique ou au gouvernement et ne veut pas outrepasser le rôle qui lui est dévolu». A toutes fins utiles, le Front du salut national (FSN, principale coalition de l'opposition), a déclaré qu’il ne soutiendrait aucun «coup d'Etat militaire» et ajouté «faire confiance à la déclaration de l'armée [affirmant que les militaires] ne veulent pas s'investir en politique».

La plupart des analystes estiment toutefois peu probable l’hypothèse selon laquelle les militaires tenteraient de prendre le pouvoir, la jugeant trop risquée et défavorable  aux intérêts de chacun. «Sauf coup de théâtre, tout va se jouer sur le terrain politique, avec des concessions de part et d’autre», estime Roland Lombardi. La partie d’échecs ne fait peut-être que commencer.