Accorder l’asile à Snowden en France constituerait «un geste de défiance fort à l’égard des Etats-Unis»

DECRYPTAGE Paris pourrait techniquement accorder l'asile constitutionnel au «défenseur de la liberté» américain, mais au prix d'une grave crise diplomatique avec son allié américain...

Bérénice Dubuc

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Banderole de soutien à l'ancien employé de la CIA Edward Snowden, à Hong Kong, le 20 juin 2013.
Banderole de soutien à l'ancien employé de la CIA Edward Snowden, à Hong Kong, le 20 juin 2013. — Kin Cheung/AP/SIPA

Toujours bloqué dans la zone de transit de l’aéroport Cheremetievo de Moscou, Edward Snowden n’en est pas moins actif. Après avoir demandé l’asile à l’Équateur la semaine dernière, l’informaticien, auteur de révélations sur les programmes d’espionnage américains et dont Washington cherche à obtenir l’extradition, a demandé un refuge à 21 pays, dont la France. La France s’honorerait-elle en accueillant ce «lanceur d’alerte», dont le passeport a été annulé par les Etats-Unis? Pour sûr, selon plusieurs partis politiques français -Front national, Parti de Gauche, Europe Ecologie-Les Verts, qui ont appelé à accorder l’asile politique au «défenseur de la liberté» américain.

Asile constitutionnel

Le fait que les Etats-Unis sont considérés comme un pays «sûr» ne condamne pas automatiquement la demande d'asile adressée à la France par Edward Snowden. Me Marianne Lagrue, membre de l'association Elena des avocats intervenant devant la Cour nationale du droit d'asile, a indiqué à l’AFP que «dans le cas de Snowden, cela pourrait relever de ce que l'on appelle l'asile constitutionnel».

Comme l’indique l’Ofpra, l’asile constitutionnel peut permettre de reconnaître la qualité de réfugié «à toute personne persécutée en raison de son action en faveur de la liberté», en prenant en compte «un engagement dicté par des considérations d’intérêt général et non d’ordre personnel», «un engagement actif en faveur de l’instauration d’un régime démocratique ou pour défendre les valeurs qui s’y attachent, telles que la liberté d’expression et d’opinion…» Des critères que pourrait parfaitement remplir Edward Snowden.

Conséquences sur les relations transatlantiques

Cependant, les autorités françaises disposent du pouvoir discrétionnaire pour accéder à une telle demande. Et cette décision éminemment politique pourrait avoir des conséquences sur les relations transatlantiques. «Ce serait vu comme une provocation, un geste de défiance extrêmement fort à l’égard des Etats-Unis, et cela occasionnerait certainement une crise diplomatique», analyse pour 20 Minutes Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). «Mais en même temps, le comportement des Etats-Unis vis-à-vis de la France n’a pas été correct…» tempère-t-il dans une allusion à l'espionnage de la France et d'institutions de l'Union européenne par leur «allié» américain.

Mais, «dans les circonstances actuelles, il est peu probable que la France agisse seule», estime Pascal Boniface. «François Hollande ne veut pas provoquer les Américains, et l’époque où la France tenait des positions fortes envers les Etats-Unis est révolue.» Pour autant, il juge que cet acte inamical des Etats-Unis ne doit pas rester impuni, pour que la France maintienne sa crédibilité. «Ce qui ferait sens, c’est que l’Union Européenne dans son ensemble décide de délivrer un visa Schengen ou un asile collectif à Edward Snowden.»

Une décision qui supposerait un consensus, difficile à atteindre: la colère est vive en Allemagne, le président du Parlement européen, Martin Schulz, a dit «comprendre» la demande d'asile d'Edward Snowden et François Hollande a prôné ce mardi une «position coordonnée, commune» de l'Europe sur l'affaire d'espionnage d'institutions européennes, mais la Pologne a d’ores et déjà annoncé qu'elle n'accorderait pas l'asile politique à l'ex-consultant américain.