Pourquoi José Manuel Barroso est le bouc émissaire de la France

Faustine Vincent

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La zone euro, ici José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, aura fort à faire dans la gestion des cas espagnol et grec en 2013.
La zone euro, ici José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, aura fort à faire dans la gestion des cas espagnol et grec en 2013. — ZHOU LEI/CHINE NOUVELLE

Ambiance électrique entre Paris et Bruxelles. A quelques jours de l’ouverture, ce jeudi, du sommet européen, les passes d’armes se sont multipliées entre la France et le président de la Commission européenne. La France n’a pas digéré la sortie malheureuse de José Manuel Barroso qualifiant la position française sur l’exception culturelle de «réactionnaire». Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, l’a accusé d’être «le carburant du Front national». La contre-offensive n’a pas tardé: «certains souverainistes de gauche ont le même discours que l'extrême droite», a lancé le président de la Commission. Loin de calmer le jeu, Matignon a enfoncé le clou mercredi, affirmant partager «sur le fond» le propos d’Arnaud Montebourg. Nouvelle réplique de Barroso ce jeudi dans Les Echos : «Ce conflit est complètement artificiel», assure-t-il, ajoutant que ses déclarations avaient été «délibérément déformées». Dans une volonté d’apaisement, François Hollande a toutefois souligné, en arrivant au sommet européen, que les questions de personnes étaient «secondaires» face aux politiques européennes.

Au-delà des invectives, cette polémique traduit avant tout le malaise qui traverse la France. D’abord sur la façon dont la Commission européenne semble lui dicter la marche à suivre. Pressée de mettre en œuvre rapidement des réformes pour réduire son déficit sous le seuil des 3% du PIB d’ici 2015, Paris ne supporte pas qu’on lui décrive par le menu les moyens d’y parvenir, par exemple en recommandant de relever au-delà de 62 ans «l'âge légal» de la retraite. Trop prescriptives, les recommandations de la Commission? « Une recommandation est précisément une recommandation. Pas une prescription», se défend Barroso dans les Echos. «La vérité, c’est que nous sommes préoccupés par la perte de compétitivité de la France depuis plusieurs décennies», ajoute-t-il, récusant tout «ingérence».

Stratégie politique

En tapant sur le président de la Commission européenne, le gouvernement socialiste poursuit également une stratégie politique à un an des élections européennes de mai 2014, selon Yves Bertoncini, administrateur de la Commission européenne et directeur du centre de réflexion Notre Europe-Institut Jacques Delors. Cette stratégie consiste à «défendre l’Europe de gauche, sociale, progressiste, contre l’Europe libérale et conservatrice qu’incarne Barroso, en fin de mandat», affirme-t-il. «L’enjeu, poursuit Yves Bertoncini, c’est de montrer qu’il n’y a pas l’Europe d’un côté, et les peuples de l’autre - un clivage caricatural exploité par les forces populistes - mais des peuples européens qui se font face. Ce clivage entre les peuples est au cœur de la crise». La question de l’aide à la Grèce a ainsi fait débat au sein des peuples eux-mêmes (les Allemands, les Autrichiens ou encore les Finlandais n’y étaient pas favorables), et pas seulement au sein des institutions européennes.

Le problème, c’est que la stratégie française peut paraître illisible de l’extérieur et passe plutôt pour de «l’Europe bashing», phénomène classique en temps de crise où la tentation est grande d’accuser de tous les maux la «machine» européenne, perçue justement comme un monstre froid dictant sa loi aux peuples. En incriminant Barroso, et à travers lui la Commission européenne, Paris espère faire pencher la balance à gauche et contrer la montée du populisme, notamment de droite, comme le prouve la poussée du Front national. Mais elle prend paradoxalement le risque de l’alimenter, ou du moins d’encourager l’euroscepticisme, qui gagne déjà toute l’Europe face à la remise en cause des politiques d’austérité.