Austérité: Les Portugais, au bord de l’asphyxie, se rebiffent

Faustine Vincent

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Manifestation des enseignants au Portugal
Manifestation des enseignants au Portugal — NUNES PEDRO/SIPAUSA/SIPA

«Basta!» L’expression est sur toutes les lèvres au Portugal face à l’accumulation des mesures d’austérité. Le nouveau plan de rigueur annoncé en mai -qui prévoit notamment  la suppression de 30.000 postes de fonctionnaires, un allongement de leur temps de travail de 35 à 40h par semaine et un report de l’âge de la retraite- ne passe pas.

Exaspérée, la population devrait largement se mobiliser ce jeudi lors d’une grève générale à l’appel des deux syndicats du pays. C’est la quatrième grève générale depuis le début de la crise. En septembre 2012, des centaines de milliers de personnes s’étaient déjà rassemblées pour dénoncer l’austérité, soit la mobilisation la plus importante depuis la révolution des Œillets contre la dictature en 1974. Signe de l’ampleur de la révolte, l’hymne révolutionnaire, «Grândola Vila Morena», résonne d’ailleurs de nouveau dans les rangs des manifestants et au passage des membres du gouvernement lors de leurs déplacements.

Tous les indicateurs sont au rouge

«Il y a deux ans, les Portugais s’étaient montrés prêts à faire des sacrifices. Mais là, ils ont l’impression que cela ne sert plus à rien, explique Sofia Fernandez, chercheuse en sciences économiques et sociales à Notre Europe. Ce ras-le-bol se traduit par le rejet de l’Europe, perçue comme punitive, alors qu’auparavant elle était synonyme de prospérité, puisque le niveau de vie avait bondi après l’adhésion du pays à l’Union européenne [UE] en 1986». En 2011, le Portugal s’est engagé à mettre en oeuvre un programme drastique de rigueur et de réformes en échange d’un prêt de 78 milliards d'euros accordé par l’UE et le Fonds monétaire international. Mais la recette prescrite par ses bailleurs de fonds n’a pas eu l’effet escompté: au lieu de redresser l’économie, la cure d’austérité a plongé le pays dans la récession. Une «spirale récessive» qui se poursuit pour la troisième année consécutive.

Aujourd’hui, tous les indicateurs sont au rouge. Le chômage s’est envolé à 17,7%, et à près de 40% pour les moins de 25 ans. La dette se creuse (elle est passée de 204,2 milliards d'euros en 2012 (123% du PIB) à 208,1 milliards d'euros fin mars dernier, l'un des niveaux les plus élevés des dernières décennies) tandis que la croissance a reculé de 4 % sur un an.

240.000 Portugais ont émigré depuis 2011

Ces mauvais chiffres ont de lourdes conséquences sur la vie quotidienne des Portugais. Un Français installé dans le sud du pays raconte: «Ici, il n’y a plus de travail, plus de chantiers. Ce qui est effarant, c’est que la population active en état de produire et/ou de consommer baisse à vue d’œil depuis deux ans. Notre garagiste est parti en Suisse, notre marchand de chaussures est parti en Allemagne, notre dentiste est rentré au Brésil... En conséquence, plus rien ne marche, les restaurants, les hôtels, ferment», écrit-il à 20 Minutes.

A défaut de trouver un travail sur place, les Portugais émigrent en effet massivement: plus de 240.000 sont partis depuis 2011. La majorité d’entre eux est jeune et qualifiée, faisant craindre une «fuite des cerveaux». «L’émigration, qui renvoie à une histoire séculaire au Portugal, est une soupape de sécurité [pour éviter l’explosion sociale], mais cela vide le pays de sa substance», observe Yves Léonard, chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po. Avec le risque d’aggraver encore la crise.