En abdiquant, l’émir du Qatar «ringardise ses voisins»

INTERVIEW Le chercheur spécialiste de l'émirat, Nabil Ennasri, explique les conséquences de l'abdication du cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani...

Bérénice Dubuc

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A gauche, l'ex-émir du Qatar Hamad ben Khalifa al-Thani ; à droite son successeur et propre fils, Tamim ben Hamad al-Thani.
A gauche, l'ex-émir du Qatar Hamad ben Khalifa al-Thani ; à droite son successeur et propre fils, Tamim ben Hamad al-Thani. — AFP/KARIM SAHIB/MOHAMMED AL-SHAIKH

L'émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, a abdiqué ce mardi au profit de son fils, cheikh Tamim ben Hamad Al Thani. Un changement de visage qui ne va pas modifier en profondeur la politique générale de ce riche Etat gazier du Golfe, explique à 20 Minutes Nabil Ennasri, chercheur et auteur de L'Enigme du Qatar (Editions Iris).

Le cheikh Hamad a-t-il abdiqué parce qu’il est malade?

En partie seulement, car malgré son insuffisance rénale et son diabète, à 61 ans, il se porte bien. D’autres éléments ont été plus décisifs.

Lesquels?

Après 18 ans de règne, le cheikh a le sentiment du travail accompli: il a réussi la transformation systémique du Qatar, qui est devenu un acteur majeur de la région, et même de la planète. Il est l’heure pour lui désormais de laisser la place.

C’est aussi un moment particulier au Moyen-Orient: deux ans après les printemps arabes, on a le sentiment que le monde arabe est bloqué. Le Qatar, qui a soutenu la plupart des révolutions, est critiqué pour son interventionnisme alors qu’il fonctionne lui-même politiquement avec toujours la même rigidité. Abdiquer maintenant, c’est faire preuve d’audace et d’innovation, et cela «ringardise» un peu ses voisins, où les dirigeants, malgré leur grand âge, s’accrochent au pouvoir.

Enfin, il y a comme une tradition du coup d’Etat au Qatar. Le cheikh Hamad a lui-même déposé son père, cheikh Khalifa, en 1995. Là, il exorcise cette «tradition» de changement brusque, ce qui lui donne à lui et à l’émirat une presse positive à travers le monde, et lui permet aussi de choisir lui-même son successeur.

Un successeur qu’il a préparé au pouvoir…

Oui, c’est la consécration d’un homme qui a été préparé. Ce n’est pas un novice qui arrive au pouvoir. Le cheikh Temim, 33 ans, est le prince héritier depuis 10 ans. Il a commencé en concentrant ses efforts dans le domaine du sport, avec la réussite que l’on connaît aujourd’hui. Puis, au fur et à mesure des années, il est de plus en plus intervenu dans les gros dossiers et sur les grandes décisions de politique étrangère et intérieure (crise syrienne, relation avec l’Egypte….). Aujourd’hui, toutes les conditions étaient réunies pour qu’il accède au pouvoir.

Ce changement de visage va-t-il changer quelque chose?

C’est une alternance symbolique, qui ne va pas changer profondément la politique du Qatar. Les fondamentaux de cette politique -intérieurement, diplomatiquement, économiquement, médiatiquement- sont posés depuis des années. De plus, même s’il quitte le pouvoir, cheikh Hamad ne sera pas en retrait complet de la politique. Il conseillera et accompagnera son fils, au moins pour quelque temps.