Turquie: Le gouvernement va-t-il recourir à l’armée?

MONDE Ce serait une nouvelle étape dans l’escalade de la violence...

Maud Pierron

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Recep Tayyip Erdogan à Ankara le 11 juin 2013.
Recep Tayyip Erdogan à Ankara le 11 juin 2013. — AP/SIPA

Le gouvernement turc est-il sur le point de faire appel à l’armée pour faire taire la contestation qui dure depuis le 31 mai? C’est ce qu’a affirmé ce lundi le vice-premier ministre turc à une chaîne de télé locale: «même les forces armées turques peuvent être utilisées dans les villes sous l'autorité des gouverneurs

C’est la première fois que l’hypothèse de l’armée est envisagée par le gouvernement de l’AKP puisque depuis le début de la contestation, à Istanbul et dans les autres villes turques, c’est la police qui réprime. C’est un scénario d’autant plus étonnant que les liens entre l’armée, qui se considère comme la gardienne de l’héritage laïc d’Atatürk,  et le parti islamiste au pouvoir, sont notoirement exécrables. «Ce recours à l’armée reste très spéculatif, explique Alican Tayla, chercheur associé à l’Iris. Même si l’armée a été muselée depuis l’arrivée au pouvoir d’Erdogan, le gouvernement ne la contrôle pas totalement.»

Pour lui, ce serait une erreur du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. «Symboliquement ce serait considéré comme une sorte de coup d’Etat. Cela mettrait à mal leur argument incontestable: leur légitimité électorale, en les faisant passer pour un parti qui ne peut gouverner qu’avec l’appui de la force», avance Alican Tayla.

Un pays «au bord de la guerre civile»

Pour autant, cette déclaration fait partie de la longue liste des propos très durs du gouvernement, et d’Erdogan en particulier, et de la répression policière très vive qui amènent le pays «au bord de la guerre civile». «Erdogan monte les uns contre les autres, assure le chercheur, qui a beaucoup de contacts sur place. La société turque, et ça ne date pas de deux semaines, n’a jamais été aussi divisée. Elle est presque coupée en deux partie presque égale, mais hétéroclite», juge-t-il, se référant aux 49,8% obtenus par l’AKP aux législatives de 2011.

Même constat chez la sénatrice EELV, Esther Benbassa, qui a la triple nationalité française, turque et israélienne. Dans une tribune publiée sur le Huffigtonpost.fr, elle écrit que «les risques d’affrontements sont réels». «On aurait vite fait de basculer dans la guerre civile», d’après l’élue, qui dénonce «une rhétorique qui pousse au meurtre» du Premier ministre turc et une répression «d'une exceptionnelle brutalité».

Alican Tayla, s’appuyant sur de multiples témoignages en Turquie et des photos sur les réseaux sociaux, parle de «milices pro-Erdogan qui ont arpenté les rues pour frapper des manifestants» au cœur d’Istanbul. Pas directement place Taksim, mais dans les rues adjacentes. Des «bandes de partisans d’Erdogan» haranguées par Erdogan qui dimanche encore, a assuré devant supporters qu’il était de son «devoir» de «nettoyer» la place de ces «terroristes». Pour autant, si le pays est divisés, les contestataires sont également très «hétéroclites»: on y trouve des jeunes, des vieux, des nationalistes, des kurdes… «C’est la première fois dans l’histoire de la Turquie qu’une foule aussi hétéroclite se réunit contre le pouvoir. C’est peut-être ce qui inquiète le pouvoir car la violence des commentaires et policière est le fait d’un pouvoir qui n’est pas sûr de lui», avance Alican Tayla.