Turquie: La «première grosse erreur» d’Erdogan l’inflexible

Faustine Vincent

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Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, photographié le 3 janvier 2012.
Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, photographié le 3 janvier 2012. — AP/SIPA

Dans la rue, Recep Tayyip Erdogan, accusé de dérives autoritaires et de vouloir «islamiser» la société turque, concentre toutes les critiques. C’est contre lui et son mode de gouvernance -et non le régime- que les manifestants se mobilisent. Caricaturé en nouveau Hitler, interpellé aux cris de «dictateur démission!», le Premier ministre s’est montré jusque-là inflexible face à la contestation. Refusant toute concession, il a au contraire sévèrement réprimé les manifestations, faisant un usage «disproportionné» de la force, selon la Fédération internationale des Droits de l’Homme. 

Son comportement autoritaire ne date pas d’hier. Il en avait déjà donné le signe peu après son arrivée au pouvoir. En avril 2004, un dessinateur de presse le caricature en chat incapable de se dépêtrer de sa pelote de laine. Le croquis, publié en une du quotidien laïque de gauche Cumhuriyet, n’a pas plu à Erdogan. Le Premier ministre a attaqué l’auteur en justice, condamné à verser 5.000 livres turques (2.000 euros) pour «offense à son image».

Entouré de collaborateurs serviles et isolé au sommet

Allergique à la critique et se mêlant de tout, y compris des arts, Erdogan ne tolère aucune contradiction, au point de s’être entouré, avec le temps, de collaborateurs serviles qui ne font qu’opiner à ses décisions. Il est devenu «la victime de ce groupe de pensée unique» et «se retrouve le seul à tout savoir», estime Henri J. Barkey, chercheur à l’université de Lehigh, aux Etats-Unis. Isolé au sommet, Erdogan, 59 ans, a peut-être sous-estimé le fait qu’il s’était déconnecté de son peuple, qui le lui rappelle aujourd’hui dans la rue.

«Il est tout-puissant. Et comme l’opposition [CHP, laïque] n’est pas crédible, son caractère autoritaire peut davantage s’exprimer», remarque Dorothée Schmid, qui dirige le programme Turquie contemporaine de l'Ifri. Erdogan se sent d’autant plus fort que son parti, l’AKP (islamo-conservateur, au pouvoir depuis 2002), a gagné trois fois de suite les élections législatives, avec un score record de 50% au dernier scrutin en 2011. Fort de cette légitimité démocratique, le Premier ministre affiche une confiance inébranlable. Les manifestants le traitent de dictateur? Il parle d’une «poignée de vandales», qu’il renvoie, sûr de lui, «aux prochaines élections». Ce musulman pratiquant, issu d’un milieu modeste, peut compter sur une base électorale et sociale solide et une popularité toujours forte.

«Poutinisation» du pouvoir

Il compte d’ailleurs sur ce soutien pour remporter l’élection présidentielle l’an prochain, où il doit présenter sa candidature, faute de pouvoir rempiler légalement pour un quatrième mandat à la tête du gouvernement.  Mais, d’ici là, il veut faire adopter une réforme de la Constitution pour donner plus de pouvoir à la fonction présidentielle. D’où les accusations de «poutinisation» à son encontre, en référence au président russe Vlamidir Poutine, qui avait modifié la Constitution pour pouvoir passer de président à Premier ministre (et vice-versa) tout en gardant les pleins pouvoirs.

Droit dans ses bottes

Alors que le président Abdullah Gül a montré des signes d’apaisement, Erdogan est resté droit dans ses bottes ce jeudi face à la mobilisation. Depuis la Tunisie, où il était en déplacement, il a affirmé qu’il «mènerait à son terme» le projet d’urbanisation à Istanbul qui a mis le feu aux poudres, et accusé une organisation terroriste ainsi que sept étrangers, arrêtés, de participer aux troubles. Pourra-t-il tenir longtemps sur ce mode?

A se croire tout-puissant, Erdogan prend le risque, paradoxalement, d’affaiblir sa position. «Il s’est infligé lui-même une profonde blessure, estime Henri J. Barkey. C’est sa première grosse erreur» depuis son arrivée au pouvoir. Sur le plan international, le Premier ministre a abîmé son image et celle de son pays au moment où les Turcs ont besoin de l’Otan dans la crise syrienne, qui déborde à sa frontière. Sur le plan intérieur, il a fédéré une partie de la société civile contre lui, qui lui demandera sans doute de rendre des comptes. Il s’est, enfin, mis aussi dans une position délicate au moment où le pouvoir mène de délicates négociations de paix avec les rebelles kurdes, celles-là mêmes qui pourraient inscrire en lettres d'or le nom d’Erdogan dans l’Histoire.