Armes chimiques en Syrie: Malgré les preuves, une intervention internationale reste hypothétique

SYRIE «Le Monde» a pu constater sur place que le régime syrien utilise des gaz chimiques, ce que Barack Obama avait qualifié de «ligne rouge». Mais faute de consensus, une intervention militaire reste pour l’heure improbable...

Faustine Vincent

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Capture d'écran d'une vidéo du Monde.fr montrant des combattants rebelles en Syrie, au printemps 2013.
Capture d'écran d'une vidéo du Monde.fr montrant des combattants rebelles en Syrie, au printemps 2013. — 20 MINUTES

Pour la première fois, deux journalistes ont constaté par eux-mêmes, sur le terrain, l’usage de produits chimiques par le pouvoir syrien. Les informations du Monde publiées ce lundi corroborent les témoignages recueillis auprès des civils et les vidéos diffusées par les insurgés. «Les victimes éprouvent des souffrances atroces, dont les symptômes ressemblent à ceux d'un empoisonnement au gaz sarin», précise le quotidien, qui souligne néanmoins que «seule une expertise scientifique, à partir d'échantillons, peut être en mesure d'établir sans l'ombre d'un doute l'emploi de substances spécifiquement prohibées par la convention sur l'interdiction des armes chimiques (1993)». Ces informations peuvent-elles faire pencher la balance en faveur d’une intervention militaire internationale ?

Sur ce sujet, ce sont les Etats-Unis qui donnent le «la». Or la position américaine est loin d’être univoque. En août 2012, Barack Obama avait déclaré que si le régime syrien utilisait des armes chimiques il franchirait une «ligne rouge» qui «changerait la donne», laissant entendre que les Etats-Unis pourraient intervenir militairement. Le 30 avril dernier, le président  américain a rectifié –clarifié, selon lui - son propos: quand il disait que cela changerait la donne, il voulait dire que cela serait le cas «pour la communauté internationale toute entière», pas seulement les Etats-Unis.

«Nous ne savons pas comment, quand, et qui a utilisées (ces armes)», avait-il ajouté. Avant toute décision, «je dois être sûr d’avoir les faits». Washington a beau avoir, comme l’a déclaré mi-mai le secrétaire d’Etat américain John Kerry, la «preuve solide» de l’utilisation de gaz chimiques par le pouvoir, la question d’une intervention n’est pas encore à l’ordre du jour. Barack Obama l’a dit le 16 mai : «ce n’est pas quelque chose que les Etats-Unis feront seuls». Or, aucun consensus international n’existe sur cette question, y compris en Europe.

L’Europe préfère jouer la carte diplomatique

A Bruxelles, où se sont réunis ce lundi les ministres des Affaires étrangères, la question portait sur la levée ou non, en totalité ou en partie, de l’embargo sur les armes vers la Syrie afin de permettre aux insurgés de se défendre. L’autre sujet de préoccupation des Européens, c’est la position à adopter face au rôle croissant du Hezbollah, soutien du régime de Damas, dans le conflit syrien. Pour l’heure –et faute de consensus sur une potentielle intervention- les Vingt-Sept privilégient une solution politique. « C’est un sujet très compliqué, nous confie une source proche du dossier. Que faire? Qui? Comment? On ne fait pas rien, on mise sur la diplomatie pour essayer de trouver une solution au conflit. Il y a des avancées: la Russie a accepté de participer à la prochaine conférence internationale sur la Syrie [baptisée «Genève-2», fixée en juin et censée aider à trouver une issue politique au conflit], alors qu’elle refusait jusque-là de négocier. Il faut prendre du recul: regardez l’Irak, le Vietnam, l’Afghanistan… Parfois, les interventions militaires aggravent les choses».

«La France se cache derrière son petit doigt»

Pour la France, une intervention internationale ne serait, selon le Quai d’Orsay, que «la quatrième étape» d’un long processus après «l’envoi de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) pour mener une enquête sur place [une mission entravée par Damas] puis le recueil de preuves, puis le fait de savoir à qui imputer l’usage d’armes chimiques [le pouvoir accuse les rebelles d’en avoir utilisé]».

«La France se cache derrière son petit doigt, estime Ignace Leverrier, ancien diplomate et auteur du blog Un œil sur la Syrie. Lorsqu’il se passe quelque chose d’effroyable, les autorités disent qu’il faut agir, mais ensuite ils voient qu’ils sont isolés en Europe – or la France n’agira pas seule, elle n’en a pas les moyens». Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, essaye actuellement de faire avancer le projet de conférence Genève-2, lors d'une rencontre ce lundi soir à Paris avec ses homologues américain et russe, John Kerry et Sergueï Lavrov, dont le pays est le principal allié du régime de Damas.

Concernant les Etats-Unis, Ignace Leverrier estime que ce ne sont pas les preuves de l’utilisation d’armes chimiques qui guideront une action (des expertises sont en cours), mais le calendrier. «Pour l’instant, ils jugent certainement que le moment n’est pas opportun, que l’alternative au régime n’est pas assez précise et crédible, et qu’une intervention pourrait encourager la multiplication des extrémistes –ce qui résulte d’ailleurs de notre indécision». Les Américains doivent aussi composer avec les intérêts israéliens et un agenda intérieur chargé, axé sur la crise économique.

Tant qu’aucun consensus n’émergera, une intervention reste ainsi très hypothétique. Malgré les preuves qui s’accumulent, et les milliers de morts. Le conflit en Syrie a déjà fait plus de 94 000 victimes, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme.