Maroc: «Les conditions sont à nouveau réunies pour que des attentats se produisent»

INTERVIEW Dix ans après les attentats de Casablanca, le spécialiste des questions de terrorisme Alain Rodier fait le point pour «20 Minutes» sur la menace terroriste dans le pays...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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La série d'attentats qui a ensanglanté Casablanca, au Maroc, a fait 33 morts le 16 mai 2003.
La série d'attentats qui a ensanglanté Casablanca, au Maroc, a fait 33 morts le 16 mai 2003. — SIPA

Le 16 mai 2003, il y a tout juste dix ans, douze jeunes kamikazes issus du bidonville de Sidi Moumen perpétraient une série d'attentats à la bombe -contre un grand hôtel, un restaurant italien, un centre de la communauté juive et son cimetière ainsi que le consulat de Belgique-  à Casablanca, tuant trente-trois personnes. Alain Rodier, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R) et spécialiste des questions de terrorisme, explique à 20 Minutes pour quelles raisons de tels attentats pourraient se reproduire dans le Royaume.

Dix ans après les attentats de Casablanca, le risque terroriste est-il toujours présent au Maroc?

Oui, les conditions sont à nouveau réunies pour que des attentats se produisent dans ce pays, même s’il est pour l’heure relativement préservé: le plus gros risque pour les touristes étant les accidents de la route. Mais le risque zéro n’existe pas, et la situation sécuritaire dans la région est pire qu’il y a dix ans. En Tunisie, en Algérie, en Mauritanie, la situation est beaucoup plus instable, ce qui peut provoquer des troubles au sein du royaume. Cependant, le Maroc a des forces de sécurité bien organisées et qui veillent. Mais les loups solitaires peuvent toujours passer entre les mailles du filet.

Les services de sécurité ont effectivement démantelé de nombreuses cellules au début de l’année…

Le Maroc a annoncé le démantèlement de structures liées à Al-Qaida, mais il s’agit plutôt de djihadistes indépendants de la nébuleuse. Ces «cellules» sont plutôt des filières pour envoyer des combattants à l’étranger, notamment en Syrie. Mais il n’est pas impossible que ces volontaires, une fois de retour au pays, mettent à profit leurs connaissances et leur savoir-faire pour passer à l’action. Ce n’est pas encore arrivé au Maroc, mais c’est la crainte de tous les services de sécurité.

La situation sociale détériorée de certains Marocains favorise-t-elle leur endoctrinement?

Bien sûr. Sans compter la crise politique que connaît ces derniers temps le pays, avec une remise en cause du statu quo des «islamistes de sa Majesté», qui risque de favoriser l’instabilité dans le pays, ce qui peut toujours amener quelques fanatiques à se livrer à une opération à caractère terroriste.

Le conflit au Mali et l’appel d’Aqmi à attaquer les intérêts français partout dans le monde augmente aussi le risque terroriste?

Bien évidemment. Les Français étant passés en tête de liste, avec les Américains, des cibles favorites d’Aqmi et d’Al-Qaida, cela ne peut que provoquer des actions contre les intérêts français. Or, le Maroc est l’un des rares pays en Afrique à avoir encore les faveurs des Français pour le tourisme, mais aussi pour y vivre, sans trop de risques sécuritaires. Le Maroc est conscient de cette menace, et prend des dispositions, mais toutes les menaces ne peuvent être arrêtées.

Le conflit au Sahara Occidental peut-il aussi être source d’inquiétude?

Les dirigeants du front Polisario (qui revendiquent le Sahara occidental et y ont proclamé la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1976, alors que le Maroc y revendique sa souveraineté, NDR), tout comme les Algériens qui les soutiennent, n’y ont pour le moment pas intérêt. En revanche, de nombreux combattants ont basculé soit côté Aqmi, soit côté crime organisé (trafic de drogue, d’armes…), soit dans les deux, et certains pourraient vouloir faire un gros coup.