Serge Klarsfeld à Paris, le 12 mai 2009
Serge Klarsfeld à Paris, le 12 mai 2009 — STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

INTERVIEW

Serge Klarsfeld sur la traque des derniers nazis: «Attention à ne pas égratigner la justice»

Serge Klarsfeld, le célèbre «chasseur de nazis» aujourd’hui président de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, fait pour 20 Minutes le bilan de la traque des derniers criminels nazis à l’occasion de l’arrestation, annoncée lundi en Allemagne, d’un nonagénaire qui travaillait au camp d'Auschwitz...

Un homme de 93 ans, accusé de complicité de meurtres lorsqu'il était gardien au camp de concentration d'Auschwitz entre 1941 et 1945, vient d’être arrêté en Allemagne. Selon les médias allemands, il s'appelle Hans Lipschis et est né en Lituanie. Comment réagissez-vous à cette arrestation?

Je suis partagé. D’un côté, je trouve positif qu’on puisse juger les criminels nazis jusqu’à leur dernier souffle. Mais d’un autre côté, je pense que les derniers criminels à pouvoir être jugés ne peuvent pas l’être équitablement, parce que les témoins de l’époque sont morts et que les preuves documentaires manquent. C’est donc seulement sur l’appartenance à une organisation criminelle que cet homme peut être cité pour meurtre. Il dit qu’il était cuisinier à Auschwitz. Ce sera difficile de le contredire si on n’a pas de document probant, car à son niveau, subalterne, il n’y avait pas d’ordre écrit, contrairement aux nazis des échelons supérieurs. Pour l’heure, la justice ne donne pas d’élément suffisant pour le juger.

L'Office allemand de Ludwigsburg, qui gère les dossiers du nazisme, a indiqué début avril vouloir entamer une procédure contre cinquante anciens gardiens d'Auschwitz-Birkenau, vivant dans toute l'Allemagne et âgés d'environ 90 ans. Que pensez-vous de cette démarche?

L’Office se fonde sur une nouvelle jurisprudence qui permet une condamnation pour complicité de meurtre. Or il faut une preuve, car on peut avoir été gardien et ne pas avoir commis de crime! Ces procès risquent d’être difficiles. Ce que je veux éviter, c’est une justice qui ne jugerait pas sur des critères normaux, c’est-à-dire en apportant la preuve de la culpabilité personnelle de l’accusé, mais qui dirait «vous étiez gardien, donc vous êtes complice de crimes sauf si vous êtes innocent.» Il faut éviter de condamner des gens qui ne doivent pas l’être.

L’âge des criminels recherchés – plus de 90 ans – vous semble-t-il un argument pour abandonner les poursuites ou pas?

D’une façon générale, on considère que les plus de 90 ans ont du mal à être en forme pour un procès. Mais les experts médicaux jugeront sans doute que certains d’entre eux sont aptes. Maurice Papon, par exemple, s’est défendu à 89 ans. De plus, aujourd’hui, les prisons pour les cas d’exception sont «accueillantes». Klaus Barbie, qui est arrivé en France en 1983, est mort en 1991. Il serait certainement mort plus tôt s’il était resté en Bolivie…

Si leurs crimes sont prouvés, que risquent-ils?

Plus ou moins la même chose que John Demjanjuk. C’est un ancien gardien [d'origine ukrainienne] du camp de concentration de Sobibor. Il a été condamné en Allemagne en mai 2011 à cinq ans de prison. Son procès a été difficile. Au début il y a eu une erreur sur son identité. Il a été condamné sur le seul témoignage d’un soviétique interrogé soixante ans plus tôt. Il représentait le bas de la pyramide du crime: il poussait les déportés vers les chambres à gaz. Moi, je considère que les tueurs véritables, c’était ceux qui étaient instruits, qui organisaient les arrestations et décidaient d’envoyer des masses humaines vers les camps.

Combien reste-t-il de criminels nazis en liberté aujourd’hui?

Il n’y en a plus. Mais qu’entend-on par «criminel nazi»? Pour moi, un criminel nazi est allemand. Le centre Simon Wiesenthal, qui poursuit la traque des criminels jusqu’au plus grand âge et la plus petite fonction, a fait une liste dont la majorité ne sont pas allemands, mais hongrois, baltes, ou encore ukrainiens. Il serait plus juste de qualifier ces hommes de «criminels ayant participé à la solution finale».

Vous avez arrêté de chercher des nazis en 2001 après avoir obtenu le procès par contumace – donc symbolique – d’Alois Brunner, l’ancien bras droit d’Eichmann, pour «crimes contre l’humanité»…

Oui, nous avons arrêté nos recherches parce qu’il n’y avait plus de criminel nazi d’envergure encore en vie.

Comment interprétez-vous la décision de l’Allemagne de relancer la traque aux criminels que vous dites «subalternes»?

Les juges allemands ont été dociles et ont obéi à la volonté de la société. Dans les années 1950, 1960 et 1970, lorsque les grands criminels nazis étaient encore en vie, qu’il y avait des preuves et des témoins, ils ne voulaient pas les juger parce que la société ne le souhaitait pas. Aujourd’hui, une génération a passé, et la société veut les juger jusqu’au dernier moment. Mais les criminels de haut niveau sont morts. On ne peut donc plus juger que cette catégorie de complices, qui n’avaient jamais été inquiétés jusque-là.

Vous désapprouvez, donc?

Je regrette les occasions manquées. Werner Best, le numéro deux de la police nazie et créateur des Einsatzgruppen («les commandos de la mort»), n’a jamais été jugé. Albert Ganzenmüller, l’ancien secrétaire d’Etat aux transports, qui mettait à disposition de la Gestapo les trains pour la déportation des juifs, n’a jamais été jugé. Horst Schumann, qui castrait les hommes et stérilisait les femmes, n’a jamais été jugé. Les médecins avaient déclaré que son état de santé ne permettait pas un procès. Mais il lui permettait tout de même d’aller en Italie faire du ski! Ces trois exemples sont représentatifs de la mauvaise volonté de juger à l’époque. Aujourd’hui, c’est une lutte pour le symbole, car 70 ans ont passé. Mais attention à ne pas égratigner la justice au passage.