Gaz sarin en Syrie: L'ONU dément les «suspicions» de Carla del Ponte

Faustine Vincent

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Carla Del Ponte le 18 février 2013
Carla Del Ponte le 18 février 2013 — FABRICE COFFRINI / AFP

Les propos de Carla del Ponte, ce lundi matin, ont pris tout le monde par surprise. Dans une interview à la Radio Télévision suisse-italienne, cette figure respectée, aujourd’hui membre de la commission d'enquête de l’ONU sur les violations des droits de l'homme en Syrie, a déclaré: «Durant nos investigations, nos enquêteurs qui sont sur place dans des pays voisins ont interrogé des victimes et des médecins. Dans leur dernier rapport, j’ai vu qu’il y avait de fortes et concrètes suspicions pour qu’il y ait eu, même si ce n’est pas encore prouvé de manière irréfutable, l’utilisation de gaz sarin.»

«Cette utilisation a été faite par les rebelles et non par les autorités gouvernementales. Ce n’est pas surprenant car dans les rangs des opposants, des combattants étrangers se sont infiltrés», ajoute l’ancienne procureur général du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie. Elle précise que leurs enquêtes «devront encore être approfondies, vérifiées et confirmées à travers de nouveaux témoignages» et qu’elles pourraient aussi établir si le gouvernement de Bachar al-Assad a aussi utilisé ou non ce genre d'armes chimiques.

Désaveu de la commission

Le fait qu’elle formule publiquement cette accusation tout en soulignant ne pas disposer de «preuve irréfutable» a été accueilli avec grande prudence. «Cette déclaration me semble précipitée et me laisse perplexe, reconnaît un bon connaisseur du dossier. Ce sujet est tellement sensible et compliqué! Ou bien c’est vrai, et c’est grave, ou bien elle n’a pas de preuve et elle ne parle pas. De la même manière, on ne dit pas “il y aurait eu un génocide»!»

Quelques heures plus tard, la commission d'enquête à laquelle appartient Carla Del Ponte a d'ailleurs fait une déclaration en forme de désaveu, affirmant qu'elle «n'a pas atteint des résultats permettant de conclure que des armes chimiques ont été utilisées par les parties au conflit. En conséquence et à ce jour, la commission n'est pas en mesure de commenter davantage ces allégations davantage.»

«On est loin d’avoir des certitudes»

Contacté par 20 Minutes, le quai d’Orsay estime que sur ce «dossier très technique», «il y a des indices et des accusations, mais il faut en faire des preuves et savoir qui les a utilisées. On est loin d’avoir des certitudes.» Des armes chimiques peuvent-elle avoir été utilisées des deux côtés, régime et opposition? «C’est dur à dire. On demande de nouveau qu’une enquête soit menée sur ces allégations par un organe compétent», ajoute le ministère des Affaires étrangères.

Fin mars, l’ONU a mandaté l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) pour mener cette enquête, à la demande du régime syrien d’une part –rebelles et régime s’accusent mutuellement d’avoir utilisé des armes chimiques- et à celle de la France et du Royaume-Uni d’autre part, qui souhaitent que l’enquête soit menée côté régime et côté opposition. Mais Damas a refusé que les enquêteurs de l’OIAC puissent travailler librement sur l’ensemble du territoire.

Inquiétude très forte dans la région

Les propos de Carla Del Ponte pourraient-ils faire encore plus hésiter l’Europe et les Etats-Unis à intervenir en Syrie, au risque que les insurgés se radicalisent et que la situation devienne incontrôlable? «On n’en est pas encore là, répond-on au quai d’Orsay. La première étape, c’est l’envoi de l’OIAC sur place, puis le recueil de preuves, puis le fait de savoir à qui imputer l’usage d’armes chimiques. La question d’une intervention serait la quatrième étape.»

Aux Etats-Unis, après avoir affirmé que l’usage d’armes chimiques constituait une «ligne rouge» qui «changerait la donne», le Président Barack Obama avait rectifié ses propos le 30 avril en expliquant que «ce n'était pas une position unique aux Etats-Unis» mais que cela valait «aussi pour la communauté internationale». Il avait ajouté qu’il ne prévoyait pas, a priori, d'envoyer des soldats américains sur le territoire syrien, même si cela était prouvé.

Les allégations sur l'utilisation d'armes chimiques par les rebelles accentuent en tout cas l’inquiétude dans la région, où raids israéliens, menaces et éventuelles représailles risquent de marquer un tournant dans le conflit, qui a déjà fait 70.000 morts et débordé aux frontières avec des affrontements.