«Une période d'incertitude totale»

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Gilles Kepel constate un " désenchantement " des pays arabes.
Gilles Kepel constate un " désenchantement " des pays arabes. — V. WARTNER/20 MINUTES

Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po, publie Passion arabe (éd. Gallimard), récit de son périple sur les traces du printemps arabe.

Que sont devenues les aspirations pour lesquelles les populations se sont soulevées ?

Les mots d'ordre des révolutions, c'était : « Liberté, démocratie, justice sociale ». La liberté a été conquise dans beaucoup de cas. La démocratie, plus ou moins. Mais la justice sociale, pas du tout, à cause de la crise, la mauvaise gouvernance, l'absence d'investissements étrangers, la fuite des touristes… Il y a un appauvrissement général. Du coup, on entend parfois dire : «Moubarak, Kadhafi et Ben Ali étaient des salauds mais, au moins, il y avait de l'ordre et du travail.» Les salafistes bénéficient de ce désenchantement. Ils sont peu nombreux, mais déterminés.

Sommes-nous dans une spirale : pas de travail, davantage de pauvreté, radicalisation politique ?

Il y a eu trois phases : la chute des régimes, la conquête du pouvoir – la plupart par des partis islamistes –, puis la mise en cause aujourd'hui de ces partis islamistes pour leur incompétence. Ils sont débordés par la société civile laïque et par des déshérités qui ont épousé le salafisme radical. C'est une période d'incertitude totale.

Quelle a été l'influence des pétromonarchies du Golfe dans les révolutions, en particulier le Qatar ?

Au début, elles étaient inquiètes. Le cauchemar des émirs, c'était que des millions d'Egyptiens et autres déferlent sur les puits de pétrole. Ils ont donc développé deux stratégies : les Saoudiens ont renforcé leur soutien aux salafistes, et les Qataris ont soutenu les Frères musulmans, voyant en eux des alliés pour construire leur hégémonie sur le monde arabe sunnite.

C'est-à-dire ?

L'affrontement chiites-sunnites est le clivage principal qui sort des révolutions. Le Qatar a tenté de dévier l'énergie révolutionnaire dans la lutte contre l'Iran, le chiisme et ses alliés. C'est une façon de prendre en otages les aspirations des peuples dans l'affrontement chiites-sunnites pour le contrôle du gaz et du pétrole du Golfe.