Corée du Nord: «Gardons notre sang-froid»

MONDE Après les menaces d’attaque nucléaire formulées par Pyongyang contre les États-Unis, «20 Minutes» a demandé à un spécialiste de la Corée du Nord d’analyser la situation...

Propos recueillis par Mathieu Gruel

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La propagande nord-coréenne s'affiche sur les murs de la capitale Pyongyang, le 26 mars 2013
La propagande nord-coréenne s'affiche sur les murs de la capitale Pyongyang, le 26 mars 2013 — Kim Kwang Hyon/AP/SIPA

Coup d'esbroufe ou véritable avertissement? En menaçant directement les États-Unis, ce mardi, de frappes nucléaires sur les iles d'Hawaii et de Guam, la Corée du Nord a jeté un froid. Et laissé quelques questions en suspend. Contacté par 20 Minutes, le directeur de l'Institut d'Histoire sociale Pierre Rigoulot, auteur de deux livres sur la Corée du Nord, revient sur les relations entretenues par le pays avec son voisin du sud, la Chine, et bien sûr les Etats-Unis, avec qui le contentieux est tenace.

La Corée du Nord peut-elle vraiment frapper les Etats-Unis?

Les experts divergent sur cette question. Il y a quinze jours, la Corée du Nord avait déjà formulé de telles menaces et une grande majorité pensait que c'était du bluff. Qu'ils ne pouvaient pas atteindre les Etats-Unis sur leur territoire. Là, les objectifs sont tout de même à 3.000km et si nous n'avons aucune certitude sur leur capacité à le faire, je reste tout de même sceptique. Notamment sur la capacité de Pyongyang à miniaturiser l'arme nucléaire pour permettre l’envoi de missiles longue portée.

Du coup, faut-il prendre au sérieux ces menaces?

Gardons notre sang-froid. Ce ne sont pas les premières menaces apocalyptiques proférées par la Corée du Nord. Ils avaient déjà promis un «océan de flamme» à Séoul, pourtant plus proche, et ils ne l'ont jamais fait. Les rapports entre la Corée du Nord et celle du Sud, soutenue par les Etats-Unis, c'est finalement l'histoire d'une sinusoïde, avec des hauts et des bas.

De telles menaces reviennent donc de manière cyclique?

Oui, ce sont des champions pour faire monter la tension. C'est d'ailleurs une vieille tradition communiste. Souvenez-vous par exemple de Krouchtchev, avec la crise des missiles à Cuba. Et puis, Corée du Sud et du Nord sont toujours en état de guerre. Chaque manoeuvre américaine dans la région est donc prétexte à réaction pour ce pays qui joue, comme tous les pays communistes, le rôle de forteresse assiégée. Mais les raisons profondes sont à chercher du côté du pouvoir nord-coréen.

Un pouvoir en grande partie détenu par l'armée… Faut-il y voir un lien?

Il y a effectivement une posture militaire, mais c'est un pays opaque dont nous ne savons finalement pas grand chose. Alors, est-ce que ces menaces servent à caresser l'armée dans le sens du poil? C'est une hypothèse. Mais on ne peut pas aller beaucoup plus loin. L'autre hypothèse concerne Kim Jong-un, jeune homme de 27 ans. Or on sait qu'en Extrême-Orient il ne peut pas avoir, à cet âge et même s’il est le numéro 1, la même autorité que des gens plus âgés. Et puis, il a été nommé au denier moment, alors que son père avait été formé pendant vingt ans. Ce garçon peut avoir envie de montrer les muscles...

Kim Jong-un agit-il différemment, par rapport à son père?

Cette posture guerrière n’est pas nouvelle, même s’il ne me semble pas que son père ait proféré des menaces aussi précises. Mais Kim Jong-il, qui dirigeait les services secrets, a pas mal de coups tordus à son actif. Ce n'était pas un tendre.

Et comment peut réagir la Chine, qui soutient la Corée du Nord?

Les Chinois ne veulent pas d'une Corée américaine. Mais ils ne veulent pas non plus de ces tensions, qui provoquent des troubles et gênent notamment le commerce mis en place avec la Corée Sud. La Chine voudrait donc que la Corée du Nord, qui est assez imprévisible, se calme un peu. Elle semble d’ailleurs en avoir un peu marre, mais elle ne peut pas non plus couper les vivres à la Corée du Nord. Et puis, ces tensions perturbent aussi ses rapports avec les États-Unis, qui ne sont pas superbes, mais qui existent. Je ne sais pas s'il faut y voir un signe, mais ces derniers jours, des voix de plus en plus lassées par les comportements de la Corée du Nord ont filtré de Chine. Et pour que ça sorte, c'est que le pouvoir a laissé faire.