«Ici, on ne dort plus, on ne travaille plus, on ne vit plus»

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Entrer dans Gaza, c'est d'abord entendre le bruit des missiles tirés des hélicoptères de l'armée israélienne. Depuis l'enlèvement du soldat Gilat Shalit, le 25 juin, Tsahal multiplie les incursions dans cette langue de terre de 360 km2 aux confins d'Israël et de l'Egypte. « Aujourd'hui, ils tirent à Beit Hanoun, dans le Nord, explique Saïd. Ils tirent tous les jours, partout. On ne dort plus, on ne travaille plus, on ne vit plus. » En trois mois, les frappes auraient fait 226 morts et plus de 400 blessés, selon le centre palestinien pour les droits de l'homme de Gaza.

Les incursions de Tsahal se doublent d'un bouclage quasi permanent des Territoires. Conséquence : l'approvisionnement en denrées périssables est devenu critique. La viande et le lait sont extrêmement chers. Personne n'achète rien. Avec l'arrivée au pouvoir du Hamas et la suspension des aides versées à l'Autorité palestinienne, les fonctionnaires n'ont pas été payés depuis le mois de mars.

Dans le camp de réfugiés d'Al Shatti, les sacs de riz et de farine délivrés par l'Aide alimentaire internationale trônent sur les étals des commerces. L'inscription est pourtant claire : « Ne peut être vendu. » A l'hôpital militaire, la consultation pédiatrique du médecin Omar al-Madi ne désemplit pas. Une vingtaine de jeunes mères inquiètes patientent. Souvent nés prématurés, en raison du stress causé par les bombardements, leurs enfants grossissent peu, à l'instar de ce garçon âgé d'un mois et qui pèse seulement deux kilos.

A ces difficultés quotidiennes s'ajoute un sentiment croissant d'insécurité. « Quand on marche dans les rues de Gaza, on a envie de fermer les yeux devant le spectacle : désordre, policiers négligents, jeunes hommes armés. De temps en temps, on apprend qu'il y a eu un meurtre, et le lendemain, un autre meurtre en représailles. Quel est l'utilité de la résistance dans un pays plein de lâches, de corruption et de voyous ? », s'interrogeait il y a quelques semaines Ghazi Hamad, le porte-parole du Hamas, dans un texte au vitriol publié par la presse palestinienne.

De fait, les rues sont quadrillées par les forces de police. Celles de la sécurité préventive de l'Autorité palestinienne. Et celles de la force exécutive du Premier ministre Ismaïl Haniyeh. Entre les deux, les affrontements sont fréquents. Ce week-end, ils ont fait huit morts. A Gaza, l'ordre et la loi semblent avoir été oubliés. « C'est le chaos. Si j'arrête quelqu'un, je risque de me faire tuer », explique Sami, un policier de l'Autorité palestinienne. Pour Maissam, qui ne porte pas le voile, sauf au lycée où il est devenu obligatoire, le quotidien se résume à un minimum de déplacements : « Je ne sais pas ce qui peut m'arriver, ni qui peut m'arrêter. » Quand on a 18 ans, à Gaza, on ne sort pas de chez soi.

Envoyée spéciale à Gaza, Armelle Le Goff