Élection du pape François: «Le risque que l’Église implose est réel»

INTERVIEW Christine Pedotti, intellectuelle catholique et auteur de "Faut-il faire Vatican III ?" (Editions Tallandier), réagit pour «20 Minutes» à l’élection du pape François...

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Jorge Mario Bergoglio, nouveau pape élu le 13 mars 2013.
Jorge Mario Bergoglio, nouveau pape élu le 13 mars 2013. — Tony Gentile/REUTERS

Comment réagissez-vous à l’élection de ce pape?

Je suis sidérée! C’est extraordinaire qu’il ait été choisi si vite et que ce soit lui qui l’ait été, parce qu’il n’était ni favori ni outsider, et que c’est une personnalité hors du commun. Il cumule les premières: c’est le premier pape non-européen, le premier jésuite, et la première fois qu’un pape s’appelle François, un nom très signifiant. Avant même de faire un discours-programme, ce qu’il est et les signes qu’il a donnés montrent qu’on a changé de monde.

En quoi exactement?

Tout est affaire de symboles. En demandant à la foule de le bénir, alors que d’habitude c’est le pape qui bénit la foule, il se pose en «serviteur des serviteurs de Dieu», l’un des titres du pape. Le choix de son nom, en référence à Saint François d’Assise, montre aussi qu’il se pose du côté des pauvres, et qu’il a une forte personnalité, parce qu’il faut oser prendre un nouveau nom! Vu le contexte [le scandale de corruption au sein du Saint-Siège], ça va décoiffer au Vatican.

Le fait qu’il soit issu d’un pays du Sud –l’Argentine– n’est-il pas aussi un signe de la fin de la domination du Nord dans le choix des papes?

Oui, il y a un retournement évident du centre de gravité de l’Eglise.

Qu’est-ce que ça peut changer pour les Européens?

Pour nous, Européens, cela nous décentre: le remariage, l’avortement ou le mariage gay ne sont pas la priorité de ce nouveau pape, mais celle des injustices criantes dans la société actuelle et la mondialisation, car sur le 1,2 milliard de fidèles dans le monde, les deux-tiers sont issus des pays du Sud. Il risque donc d’y avoir une petite déception sur certains sujets de préoccupation en Europe.

Et sur la question du port du préservatif? Le sida frappe d’abord les pays pauvres...

Je pense qu’il y serait plutôt favorable. En 2001, il avait fait un lavement de pieds (un geste liturgique) le Jeudi Saint sur des malades du sida dans un bidonville de Buenos Aires. C’est quelque chose dont il est conscient. Bien sûr, il ne dira jamais «sortez couverts», mais il peut dire qu’il est favorable au fait de ne pas faire mourir les gens.

Que va changer le fait qu’il soit jésuite?

Les jésuites sont de grands intellectuels ancrés dans le monde. Ils ne sont pas dans l’abstraction: ils sont engagés partout, dans la vie et l’éducation. Je suis très étonnée que les cardinaux aient choisi un pape jésuite. Cela bouleverse la donne et l’Eglise, qui en a besoin.

Vous semblez très optimiste…

J’aime le premier chapitre de cette histoire, mais je ne sais pas ce qu’il en sera par la suite. D’autant qu’il n’est que le pape. A Rome, avant le pape, il y a la papauté, un énorme système, routinier et bureaucratique. Les lions de la Curie romaine ne vont pas devenir subitement des agneaux parce que ce pape a été élu.

Est-il à vos yeux l’homme de la situation pour sortir l’Eglise des scandales qui ont plombé le pontificat de benoît XVI?

On saura à l’usage. La Curie est un sacré morceau. Beaucoup ont essayé de la changer et s’y sont cassé les dents. La force du pape François, c’est qu’il peut s’appuyer sur le réseau immense et solide que sont les jésuites –lesquels, pour l’anecdote, ont fait vœu d’obéissance au pape. C’est aussi un homme au-dessus de tout soupçon, même si on va regarder ce qu'il a fait pendant la dictature argentine. Il n’a jamais travaillé à Rome, ne fait pas partie de ses réseaux, n’a trempé dans rien et a une réputation d’incorruptibilité. Les cardinaux n’ont pas raté leur coup, car ce n’était pas si facile à trouver. 

Vous avez cofondé le Comité de la Jupe, qui plaide pour une meilleure reconnaissance de la place des femmes dans l’Eglise. Que peut apporter le pape François sur ce point?

Je ne sais rien de lui là-dessus. Mais il y a quelques années, les jésuites se sont engagés dans un texte à œuvrer pour donner une place éminente aux femmes. Si le pape François est un vrai jésuite –et il l’est– j’ai bon espoir. Avec un gros bémol: ceux qui sont sous ses ordres ont de vieilles habitudes. La papauté est sexiste, et le risque est qu’elle le demeure.

Pourra-t-il mettre en œuvre les réformes dont l’Eglise a besoin?

Je le souhaite. Avec ce pape, la réalité dépasse la fiction. L’Eglise est dans une période de glaciation. Avec le pape François, elle passe dans une forme d’ouverture et de transparence. Le risque, c’est d’avoir une situation similaire à celle qu’a connu l’URSS avec Mikhaïl Gorbatchev, et que cette transparence fasse imploser l’Eglise. A Rome, beaucoup ont peur de ça. Le risque est réel. J’espère que l’Eglise saura se réformer sans que cela se produise.