Italie: «Les partis politiques traditionnels sont ringardisés»

INTERVIEW Fabio Liberti, directeur de recherche à l'Iris, évoque pour «20 Minutes» la situation politique italienne...

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

— 

Affiches électorales italiennes, le 26 février à Rome.
Affiches électorales italiennes, le 26 février à Rome. — G. BOUYS/AFP PHOTO

Un peu plus d’une semaine après les élections générales italiennes, l’incertitude reste de mise en Italie. Sans majorité claire, le pays reste suspendu à plusieurs décisions: celle du président de la République, qui doit nommer le prochain chef du gouvernement, ou encore celle de Beppe Grillo, à la tête de son Mouvement 5 étoiles (M5S), grand vainqueur de ces élections, qui bouscule les partis politiques traditionnels. Fabio Liberti, directeur de recherche à l’Iris chargé du suivi de divers aspects du fonctionnement et du développement de l’Union européenne, apporte son éclairage pour 20 Minutes.

L’Italie est-elle ingouvernable aujourd’hui, avec la victoire de Beppe Grillo ?

On ne peut pas le formuler comme cela. Beppe Grillo est le grand gagnant de cette élection, son mouvement 5 étoiles devenant le premier parti à la Chambre des députés et assurant une présence forte au Sénat. Une précision: le président de la République nomme le chef du gouvernement après des tractations entre les partis, l’Italie étant une république parlementaire, et non une république présidentielle comme en France. Tant que ces tractations politiques ne sont pas terminées, on ne peut tirer aucune conclusion sur ce que deviendra le gouvernement italien. Aujourd’hui, nous sommes au tout début de ces négociations politiques. Une décision est possible dès la fin mars, si les partis trouvent un accord. Fin juin-début juillet, il pourrait y avoir des nouvelles élections si aucun accord n’est trouvé en mars, ce qui impliquerait que le gouvernement serait formé 30 - 45 jours après le scrutin dans la meilleure des hypothèses. En attendant, le gouvernement s’occupe des affaires courantes.

Quelles sont les possibilités envisagées pour la formation d’un gouvernement?

Il a deux options. Ce pourrait être tout d’abord un gouvernement de coalition, dirigé par une figure institutionnelle, comme Anna Maria Cancellieri, ministre de l'Intérieur du gouvernement Monti, ou encore le gouverneur de la Banque italienne. Mais dans ce cas, alors que les électeurs viennent de voter pour des candidats contre le système, il est difficile de penser qu’il accepterait la figure d’un banquier. L’autre possibilité, c’est un retour au vote  pour les Italiens. Cette possibilité peut créer une polarisation forte de la société italienne, et faire de ce scrutin une sorte de référendum sur l’Europe et l’austérité, avec d’un côté les partis traditionnels et de l’autre le mouvement de Beppe Grillo. Une des conséquences de cette option est la perturbation des marchés financiers et la désorientation des partenaires européens.

Se trouve-t-on aujourd’hui en Italie avec deux électorats qui ne peuvent se réconcilier ?

D’un côté, il y a un électorat qui vote pour les partis politiques traditionnels, comme le Parti démocrate (centre gauche) de Bersani et le parti Peuple de la liberté (droite) de Berlusconi, et de l’autre celui du M5S, qui prône le rajeunissement et le renouvellement de la classe politique, la démocratie directe. Il y a évidemment un clivage entre ces électorats. Mais plus globalement, il y a une crise du système politique italien, qui est en train d’évoluer en profondeur. Oui, c’est une crise grave, mais n’oublions pas que le pays a déjà dépassé des crises très graves dans son histoire, et que le pays dispose de grandes ressources et de potentiel de développement, notamment au Sud. Nous n’assistons pas aujourd’hui à une crise précipitée, avec l’explosion des taux d’intérêts sur les marchés financiers. Tout au contraire. Et prenez la question du déficit. Des réformes très dures ont été effectuées, des réformes que la France n’a pas engagées par exemple, et aujourd’hui la crise budgétaire italienne est dépassée.

Ce qui se passe en Italie est à l’image d’un sentiment général en Europe ?

Oui. Il n’y a pas d’anomalie italienne car l’on parle de l’Italie, de ce pays particulièrement. Ce qui se passe en Italie, cette colère populaire contre les élites, est une généralité en Europe. Prenez par exemple la France, avec la critique des énarques! L’espoir d’une révolution participative et sociale, d’un contrôle de la gouvernance, que veut incarner le M5S en Italie, ringardise les partis politiques traditionnels, où certains s’accrochent à leurs fauteuils. Je vois ici une rupture en politique, dans la manière de faire de la politique. Certaines pratiques vont disparaître, ringardisées.