C. G. Weeramantry : « Je crois à la confluence des civilisations »

— 

 
  —

A 80 ans, le Sri-Lankais Christopher Gregory Weeramantry, ancien vice-président de la Cour Internationale de Justice (CIJ) de La Haye, a reçu jeudi 21 septembre le prix de l’éducation pour la paix de l’Unesco. Cette récompense, dotée de 60.000 dollars, est attribuée chaque année depuis 1981 à une personnalité pour son action en promotion de l’éducation interculturelle. Le choix s’est porté cette année sur ce haut magistrat, qui a dirigé la CIJ de 1997 à 2000 et qui préside aujourd’hui le Weeramantry International Center for Peace Education and Resarch (WICPER) qu’il a créé en 2001 dans son île d’origine, soumise à une guerre civile persistante. C.G. Weeramantry est également engagé dans le champ universitaire et a publié de nombreuses études sur le droit international.
Quelques heures avant la remise du prix dans l’enceinte de l’institution onusienne, il a répondu aux questions de 20minutes.fr.

Quelles ont été les motivations qui vous ont poussé à créer le WICPER ?

Je suis parti du constat que des conflits éclatent aujourd’hui à travers le monde en raison du manque de connaissance entre les cultures et les civilisations. Dans chaque pays, des personnes sont liées dès la naissance à une religion et ne connaissent pas les façons de penser des autres. Mon but est de casser ces barrières et d’empêcher les gens de grandir dans des boîtes séparées l’une de l’autre.
Dans son livre « Anatomie de la paix », paru après la Seconde guerre mondiale, l’écrivain américain Emery Reves constate qu’un événement peut être reporté exactement dans les mêmes termes à travers la planète mais sera interprété de façon complètement inverse à Berlin, à Tokyo ou à New York. Pourquoi ? Parce que les gens sont conditionnés dans leur façon de penser par leurs cultures.

Croyez-vous donc à un choc des civilisations ?

Beaucoup de gens en parlent mais je n’y crois pas. Au contraire, je crois plutôt à la confluence des civilisations. En effet, toutes les religions enseignent les mêmes valeurs : la dignité de la personne humaine, de la famille, l’assistance aux pauvres, le pacifisme… Elles recyclent toutes la même vision du monde. Le droit international a par exemple été largement influencé par les premiers juristes islamiques vers le 8ème siècle. Mais la progression de l’extrémisme brouille les cartes. Aujourd’hui, il est possible de devenir président d’un pays et avoir d’importantes responsabilités sans connaissances des autres religions. Mais je ne pense à personne en particulier (sourire).
Lorsque j’avais 13 ans, mon professeur nous lisait tous les jours un passage de cinq minutes d’un livre sacré. La Bible, le Coran, le Dharma (bouddhiste)… Cela nous permettait d’avoir une bonne connaissance de tous les cultes. C’est ce modèle qu’il faudrait promouvoir à travers le monde entier.

Et au Sri Lanka ?

Le système éducatif y est très mauvais car les enfants cinghalais (NDLR : majorité bouddhiste de l’île) sont séparés des Tamouls (hindous) en raison de la langue. Il faudrait des classes communes dans lesquelles le cingalais, le tamoul et l’anglais seraient enseignés à tout le monde. Le WICPER a d’ailleurs ouvert de telles classes dans le nord et l’est de l’île. En quelques jours, les enfants, de communautés différentes, y deviennent les meilleurs amis du monde.
Ce qu’il faudrait également enseigner dans les écoles du monde entier, ce sont les valeurs de pardon et de réconciliation. L’arithmétique et la chimie ne suffisent pas. Il faudrait aussi lier certains enseignements, tel que l’histoire, à l’apprentissage de la paix. Les professeurs devraient montrer comment certains sommets ont échoué et abouti à la guerre. Tous les domaines d’études, selon moi, interfèrent avec une réflexion sur les conditions de la paix dans le monde.

Vous n’avez pas l’intention désormais de vous porter candidat à la succession de Kofi Annan à la tête du secrétariat général des Nations Unies ?

(Rires). Non mais en revanche, je soutiens pleinement le Sri-Lankais Jayantha Dhanapala, l’un des quatre candidats officiels. Ancien sous-secrétaire général de l’Onu, il a dirigé la commission du désarmement de 1998 à 2003. A ce titre, le New York Times a déjà écrit qu’il avait la compétence pour prendre le relais à la tête de l’organisation internationale.

Propos recueillis par Alexandre Sulzer

Crédit photo : Vincent Baillais/20 Minutes/Lieu-dit