La gestation pour autrui aux Etats-Unis, mode d'emploi

SOCIETE Si la pratique se démocratise, l'équation juridique, économique et émotionnelle reste complexe...

Philippe Berry

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Jeni Denhof, une mère-porteuse américaine, a donné naissance à des jumeaux pour un couple homoparental.
Jeni Denhof, une mère-porteuse américaine, a donné naissance à des jumeaux pour un couple homoparental. — DR

De notre correspondant à Los Angeles,

«La femme qui a porté notre fils pendant neuf mois a changé notre vie.» Si Jen parle de la naissance de son petit garçon comme «du plus beau des cadeaux», c'est qu'une grossesse était biologiquement impossible après sa bataille contre le cancer. Le couple a donc utilisé le sperme du mari et un ovocyte d'une donneuse anonyme, et l’œuf a été implanté avec succès dans l'utérus d'une mère porteuse.

Jen a choisi la gestation pour autrui (GPA, ou «surrogacy» en anglais) car elle «offre une meilleure protection légale». Certains Etats comme la Californie et l'Illinois accordent en effet des jugements prénatals qui permettent aux parents d'être les seuls inscrits sur le certificat de naissance, explique Rose Pondel, avocate et fondatrice du cabinet Family Formation Law Center. Sauf exception, la mère porteuse ne fournit jamais d'ovocyte. Elle ne peut donc pas prétendre à un droit parental ni changer d'avis à la dernière minute car l'enfant n'est génétiquement pas le sien. La procédure peut également être plus simple que l'adoption, notamment pour les couples homoparental et les célibataires. Elle est toutefois entre deux et fois fois plus chère, de 60.000 à 90.000 euros en moyenne.

Utérus à louer

Aux Etats-Unis, la GPA n'est pas seulement légale dans une dizaine d'Etats, elle est en général indemnisée, entre 15.000 et 25.000 euros. Pour autant, Jeni Denhof, qui a permis à un couple de devenir papas de deux jumeaux, rejette l'idée qu'elle a «loué [son] utérus contre un chèque.» Selon cette femme de 36 ans, «la motivation principale, c'est de faire un don de vie».

L'agence Circle Surogacy, qui opère depuis les années 90, rejette toutes les potentielles mères porteuses qui ont des problèmes financiers. Questionnaires médicaux, évaluation psychologique, enquête d'une assistante sociale... Rien n'est laissé au hasard. «Sur 750 candidates, nous n'en retenons que 12 à 15 chaque mois», précise le fondateur, John Weltman.

Autre critère non négociable: une candidate doit déjà être mère. Les deux partis sont souvent représentés par deux avocats et un contrat d'une quarantaine de pages couvre tous les angles: compensation financière, régime alimentaire, voyages en dehors de l'Etat et même les clauses d'avortement (en cas de problème génétique ou d'embryons surnuméraires, par exemple).

«Maman prête son ventre»

«Au début, mon mari était réticent. Il avait peur des risques physiologiques et psychologiques», raconte Jeni. Elle a également dû expliquer la situation à ses deux filles, âgées de 5 et 9 ans, en ces termes simples: «Maman prête son ventre au bébé d'un couple qui ne peut pas en avoir. Il n'est ni de papa ni de maman et il ne rentrera pas avec nous de l'hôpital.» «Mes filles ont posé des questions, mais les enfants comprennent», assure-t-elle.

Même à distance, la plupart des familles sont en contact avec les mères porteuses. La séparation est un moment difficile. «On a tous pleuré. Bien sûr qu'on aime cette vie qui grandit à l'intérieur de son ventre. Mais on l'aime comme un neveu», décrit Jeni. «Farid et George nous envoient régulièrement des photos des jumeaux. Ils font partie de la famille.»

L'envers du décor

Selon les estimations, entre 1.400 et 4.000 naissance ont lieu par GPA chaque année aux Etats-Unis. Le business est en plein boum et au moins un tiers des couples sont étrangers, notamment français.

Selon l'avocate Rose Ponde, «une immense majorité se termine bien». Mais certaines virent au cauchemar. En 2009, l'agence Surro Genesis et sa directrice s'évaporent dans la nature avec deux millions de dollars. Des mères porteuses perdent alors leur assurance maladie et croulent sous des factures d'hôpital de plusieurs dizaines de milliers d'euros pendant que des couples disent adieu à leur rêve de devenir parents.

En Amérique, la GPA «est moins régulée que la vente de voitures d'occasion», dénonce la présidente du Barnard College, Debora Spar, dans le livre The Baby Business. Par souci d'économie, certains parents décident parfois de ne pas utiliser d'agence ni d'avocat. Sur le site Craigslist, on trouve régulièrement des annonces de particuliers offrant leurs services. «On s'approche du commerce d'enfants», accuse Spar.

Outre les questions éthiques, le cadre juridique reste ambigu dans certains Etats. En 2011, une cour du New Jersey a accordé à une mère porteuse un droit de visite. Si la science permet presque à n'importe qui de devenir parents, la justice et la société cherchent encore à s'adapter.