Qui est le Premier ministre Thaksin Shinawatra?

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L'état d'urgence a été décrété mardi soir à Bangkok à la suite de rumeurs d'un putsch imminent contre le gouvernement, a annoncé une télévision locale citant le Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra.
L'état d'urgence a été décrété mardi soir à Bangkok à la suite de rumeurs d'un putsch imminent contre le gouvernement, a annoncé une télévision locale citant le Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra. — Saeed Khan AFP/Archives

Le Premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawatra, victime d'un coup d'Etat mardi à Bangkok alors qu'il se trouvait à New York, a dirigé la Thaïlande depuis 2001 comme un patron à poigne, mais son action et son style ont profondément divisé la population.

Depuis quelques semaines, une nouvelle campagne pour l'évincer avait été lancée par ses adversaires, nombreux parmi les élites de Bangkok. Le 25 août, M. Thaksin avait accusé des officiers de l'armée d'avoir voulu attenter à sa vie au lendemain de la découverte d'une voiture chargée d'explosifs près de sa résidence.

Energique, ambitieux, sûr de lui, ce Thaïlandais de 57 ans est l'incarnation même du self-made man.
La famille Shinawatra, d'origine chinoise, a fait fortune au 20e siècle dans le commerce de la soie avec comme point de départ la région de Chiang Mai (nord de la Thaïlande) mais M. Thaksin n'a pas suivi cette voie.

Docteur en droit pénal d'une université américaine, il se sent vite à l'étroit, la trentaine venue, dans une police "trop bureaucratique" et se lance dans les affaires où il subit initialement de cuisants échecs.
Mais, grâce aux franchises gouvernementales et à un réseau croissant d'amis influents au sein des grandes dynasties des affaires sino-thaïes, il édifie un empire dans les télécommunications avec son groupe Shin Corp, présent également dans l'aviation commerciale et les médias.

Peu importe que M. Thaksin fasse ensuite au gouvernement trois passages aussi brefs que peu convaincants, il décide qu'il sera Premier ministre. Il construit ex-nihilo le parti Thai Rak Thai (TRT, "les Thaïs aiment les Thaïs"), machine de guerre aux gros moyens financiers avec laquelle il se lance à la conquête de la Thaïlande.

Et celle-ci, lasse des hommes politiques falots, se laisse totalement séduire par ce "quinqua" moderne : le TRT rafle aux élections de 2001 le score le plus élevé jamais obtenu par un parti. M. Thaksin se met alors à gouverner le royaume tel un patron d'entreprise à poigne, et impose à la bureaucratie gouvernementale les méthodes de l'entreprise. "Une compagnie, c'est un pays. Un pays, c'est une compagnie", lance-t-il.

Se disant proche du peuple, il n'a pas peur de verser dans le populisme. Il soigne les petits paysans mais les élites urbaines, notamment à Bangkok, ne l'aiment pas. Alors que les critiques s'accumulent, M. Thaksin se fait le chantre d'une Thaïlande sortie du naufrage de la crise financière de 1997, un des leaders en Asie du Sud-Est capable de tenir son rang à l'heure de la mondialisation. Sa gestion apporte une nette embellie économique alors que le rouleau compresseur du TRT absorbe tous ses partenaires politiques.

En février 2005, M. Thaksin est réélu triomphalement à la tête du pays. Mais cela n'empêche pas les critiques de fuser sur une trop grande concentration de pouvoirs dans les mains d'un seul homme. A Bangkok en particulier, les intellectuels et une partie de la classe moyenne accusent ce dirigeant sans états d'âme de mêler politique et affaires. Dans le Sud, la poigne de fer utilisée contre le séparatisme musulman suscite la défiance de la population.

Fin janvier, un événement finit par catalyser l'opposition : sa famille vend à un holding singapourien l'ensemble de ses parts dans l'empire Shin Corp, empochant 1,9 milliard de dollars. La presse s'insurge contre l'exemption fiscale sur le bénéfice de la vente, alors que des milliers de manifestants à Bangkok dénoncent la cession de ce "bien stratégique à des étrangers". Pour tenter de sortir de la crise, M. Thaksin anticipe de trois ans les élections législatives, faisant le pari d'un nouveau raz-de-marée de son parti. Le TRT gagne bien les élections du 2 avril mais le scrutin, boycotté par l'opposition, est invalidé en mai par la Cour constitutionnelle après une intervention exceptionnelle du roi Bhumibol Adulyadej (78 ans) qui qualifie le processus de "non démocratique".

La Thaïlande, monarchie constitutionnelle, est divisée: d'un côté, les provinces rurales du Nord et du Nord-Est semblent rester fidèles à M. Thaksin. De l'autre, Bangkok et le Sud lui sont majoritairement hostiles.