La crainte du perdant-perdant des électeurs suédois

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Déroutant. Lorsque la Suède, avec ces 9 millions d’habitants, se rendra aux urnes, dimanche, une question restera sans réponse : « Qui sommes-nous ? » Un modèle pour les autres? Vraiment?

Face à une opposition de droite offensive et favorite (dans une élection qui s’annonce serrée) la gauche sort son argument inoxydable : la défense du modèle suédois. C’est-à-dire ce bon vieux modèle qui a permis au parti ouvrier suédois de s’octroyer un quasi-monopole du pouvoir ces dernières décennies. Ce modèle se résume dans le slogan électoral : « Alla med! » ou « Que tout le monde soit du voyage ». Comprendre : un système qui ne laisse personne au bord du chemin, où de lourds impôts garantissent une répartition équitable des richesses.
Ce slogan est aujourd’hui défendu par le Premier ministre Göran Persson. Cela fait douze ans que ce bonhomme rondouillard est au premier plan, dont dix à la tête du gouvernement. C’est lui qui est l’artisan en chef du modèle suédois, dans sa version 2.0. Lui qui a transformé la Suède durant les années 1990.
Durant cette période, l’école a été libéralisée. Elle est toujours gratuite mais avec une autonomie quasi-totale au niveau de chaque établissement. Les transports, libéralisés comme de nombreux service publics, sont concurrencés par l’offre du privé. Le marché de l’électricité est depuis longtemps transformé en une source de tensions perpétuelles entre consommateurs et une myriade de sociétés privées.
En ce qui concerne la réforme des retraites, c’est encore une fois l’oeuvre de Göran Persson. Lui-même l’a résumée dans ces mots: « Je ne suis pas sûr que les gens ont encore compris à quel point cela va faire mal… ». Ici aussi la flexibilité est le maître mot.
Toutes ces réformes ont dégagé les marges nécessaires pour investir massivement dans la recherche, donc dans l’avenir. Le résultat est que l’économie suédoise affiche une santé insolente, avec une croissance annuelle de l’ordre de 4,4%! Il y aurait de quoi gagner les élections haut la main. Pourtant, les électeurs boudent.
L’usure du pouvoir, diraient certains. Sauf que les Suédois n’ont pas, comme les Français, le réflexe de changer systématiquement de bords.
En fait, la Suède semble vivre une crise de « modèle ». Avec une économie chauffée à blanc les créations d’emploi peine à se réaliser. Le chômage stagne au niveau de 6 %, sans compter les pans entiers de la population casés dans des formations diverses ou des emplois aidés.
Surtout les jeunes peinent à entrer sur le marché du travail. Pour résoudre le problème, la gauche propose plus de rigidités, tels que « le droit au temps plein » ou « l’interdiction du travail saisonnier ».
En face, « la nouvelle droite » propose aussi d’augmenter les protections pour ceux qui ont du travail. Parallèlement elle veut réduire les indemnités des chômeurs afin de les inciter au travail.
En somme: plus de rigidité et moins de sécurité. L’inverse de la flexicurity danoise : peu de rigidités pour les embauches ou les licenciements, en contrepartie d’une protection très élevée entre deux emplois pour ceux qui sont licenciés.
Pour les Danois, le modèle est devenu un deal gagnant-gagnant, notamment pour les jeunes. Que ce soit la gauche ou la droite qui gagne en Suède, la population a un vague sentiment d’être coincé dans une logique perdant-perdant.

En Suède, Magnus Falkehed