Haïti: «Il faut quitter la logique de réponse d’urgence et anticiper ce qui pourrait se passer à l’avenir»

INTERVIEW Trois ans après la catastrophe, la situation s'est améliorée dans le pays, mais il reste encore beaucoup à faire, selon Jean-Michel Vigreux, directeur de mission de l'ONG Care dans le pays...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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La ville de Port-au-Prince en Haïti a été totalement  ravagée par le séisme.
La ville de Port-au-Prince en Haïti a été totalement  ravagée par le séisme. — REUTERS

Le 12 janvier 2010 à 16h53 locales (22h53 à Paris), Haïti est secoué par un séisme d’une magnitude de 7,3 degrés sur l'échelle de Richter. Le tremblement de terre fait quelque 200.000 morts, et environ 1,5 million de sans-abri. Trois ans après la catastrophe, la situation s'est améliorée dans le pays, qui a connu d’autres catastrophes climatiques envenimant encore la situation ces trois dernières années, mais beaucoup reste encore à faire, notamment en direction des personnes en situation de vulnérabilité extrême, explique à 20 Minutes Jean-Michel Vigreux, directeur de mission de l’ONG Care en Haïti.

Trois ans après le séisme, quelle est la situation pour les Haïtiens?

Aujourd’hui, 77% des personnes déplacées ont quitté les camps. Il reste quelque 350.000 personnes dans les 496 camps répartis dans le pays. C’est un nombre dramatique, mais il faut souligner qu’il y a eu beaucoup de relogement, et qu’avant le séisme, beaucoup de ces personnes étaient déjà à la rue.

Care travaille depuis 1954 en Haïti. Juste après le séisme, nous avons apporté une assistance d’urgence: aide alimentaire, distribution d’eau, construction d’abris, de douches, de latrines… Puis, notre activité s’est concentrée sur des programmes de plus longue haleine, comme la distribution de kits de réhabilitation, pour consolider la structure des logements qui n’avaient pas trop souffert du séisme et obtenir une meilleure protection en cas de séismes futurs.

C’est la stratégie développée par Care en Haïti?

Oui, notre stratégie est de privilégier les réponses de long terme pour atteindre le développement durable. Il faut quitter la logique de réponse d’urgence et anticiper ce qui pourrait se passer à l’avenir. Haïti sera toujours touché par les catastrophes naturelles qu’elle a connues ces trois dernières années -séisme, sécheresse, ouragan, tempête tropicale. La sécheresse, Isaac et, plus dernièrement, Sandy ont réduit la production agricole, envenimant encore la situation, qui était déjà critique: 42% des cultures de maïs, 30% des cultures de riz et 20% des cultures de haricots ont été détruites par Sandy. Aujourd’hui, 1,2 million d’Haïtiens sont en danger immédiat d’insécurité alimentaire. 

Il faut à présent repenser les programmes de protection sociale et s’attaquer aux causes sous-jacentes de la pauvreté, pour que les personnes en situation de vulnérabilité extrême ne soient plus touchées de plein fouet par ce type de cataclysme, et avoir un impact durable sur les conditions de vie des Haïtiens les plus pauvres et marginalisés, particulièrement les femmes et les jeunes. 

Par quels moyens?

Nous travaillons par exemple avec le gouvernement haïtien, les ONG locales et les organisations communautaires pour donner des opportunités de développement économique à ces populations pauvres, pour qu’elles puissent assumer leurs besoins. Notre programme de cohésion sociale et d’inclusion financière promeut ainsi l’épargne au niveau communautaire: l’idée est de collecter une petite épargne de façon hebdomadaire auprès de groupes d’une trentaine de personnes, pour octroyer des crédits à leurs membres.

Ce sont des crédits très courts, au turn-over important, avec 5 à 10% d’intérêts par mois qui restent au sein du groupe, et qui vont permettre de créer une pépinière de micro-entrepreneurs pour développer par la suite une des entreprises sociales, comme des coopératives de collecte de cacao ou d’autres produits agricoles.

A qui ce programme est-il destiné en priorité?

Aux femmes et aux filles, très marginalisées dans ce pays, car elles sont un catalyseur essentiel pour renforcer les efforts de réhabilitation et initier des changements durables au sein des communautés. La norme que nous avons fixée pour notre programme d’épargne et de crédit s’élève ainsi à 80% de participantes. Avec ce programme, elles peuvent par exemple emprunter de l’argent le matin pour acheter de la farine et rembourser leur emprunt l’après-midi, après avoir vendu les beignets qu’elles ont confectionnés avec cette farine.

Mais nous ne voulons pas exclure totalement les hommes pour ne pas créer de ressentiment envers les femmes, mais aussi pour insuffler un changement comportemental et reconstruire du lien social -un autre objectif de Care.