"J’ai compris tout de suite que c’était maintenant ou jamais"

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La jeune Autrichienne Natascha Kampusch, apparaissant souriante, forte et fragile à la fois, a indiqué avoir constamment pensé à la fuite durant sa captivité mercredi dans ses premières interviews depuis son évasion fin août.
La jeune Autrichienne Natascha Kampusch, apparaissant souriante, forte et fragile à la fois, a indiqué avoir constamment pensé à la fuite durant sa captivité mercredi dans ses premières interviews depuis son évasion fin août. — AFP

Les principaux extraits de l'interview accordée par Natascha Kampush à la télévision autrichienne.

Vous arrivez à bien vous protéger du monde extérieur. Dans votre lettre, vous aviez écrit que vous alliez bien et qu’on s’occupait très bien de vous. Mais vous avez également déclaré que vous aviez le sentiment d’être un peu sous tutelle.
Oui, c’est ce que je voulais dire. C’est vraiment dur. Tout le monde veut m’influencer. Ça part d’un bon sentiment, mais… Les premières nuits, les médecins ont essayé de m’obliger à dormir. Ils ne voulaient pas comprendre qu’à quatre heure je pouvais être parfaitement éveillée et que je n’avais envie de dormir que vers onze heures. Mais j’ai réussi à les convaincre que je pouvais me prendre en charge toute seule. Et que je pouvais m’en sortir sans somnifère ou autres médicaments.
(…)

Comment se sont passés les retrouvailles avec vos parents ?
Eh bien… Ce qui était bizarre, c’est que mes parents, comme tous les membres de ma famille pleuraient... Ils pleuraient, m’enlaçaient, me serraient. Et moi… je ne sais pas. Sur le moment…

C’était un peu trop d’émotion ?
Oui. J’étais un peu dépassée par ce qui m’arrivait tout à coup. Les policiers par exemple. Ils n’en revenaient pas non plus. Ils m’auraient presque embrassée de joie…

Et vous avez besoin d’un peu de temps pour réaliser ?
Sûrement. Enfin, plus les policiers que moi. Ils m’ont raconté que quelques jours avant mon évasion, ils avaient demandé une autorisation pour faire des fouilles afin de rechercher mon cadavre. En fait, ils avaient pratiquement perdu tout espoir. A ce propos, je dois dire que ma mère, elle, n’avait jamais perdu l’espoir que je sois toujours vivante.

Oui. Et quelles sont vos relations avec votre mère? Il y a une séparation de huit années…
Rien ne nous sépare. On a dit que je n’était pas une bonne fille, ou que ma mère ne serait pas une bonne mère, parce qu’elle ne voudrait que je reste avec elle. Ou que je ne voudrais pas l’avoir avec moi. Mais entre nous deux, c’est plutôt comme si rien ne s’était passé. (…)

Qu’est-ce qui vous énerve le plus ?
Eh bien, par exemple, tout ce qui est faux… ou détourné. Ce qui m’énerve le plus par exemple, ce sont ces photos de ma geôle. En fait… cela ne regarde personne. Moi, je ne vais pas regarder dans le salon ou la chambre des gens. Pourquoi faudrait-il que eux, lorsqu’ils ouvrent leur journal, regardent ma chambre ?. C’est une intrusion dans ma vie privée et je pense que cela ne regarde personne.
(…)

On m’a dit que vous vouliez écrire un livre. Vous ne voulez pas que quelqu’un écrive un livre sur vous mais le faire vous-même.
Oui. Peut-être écrirai-je un livre sur moi. Peut-être pas. Mais je ne veux pas que qui que ce soit se pose en expert de ma vie. S’il doit y avoir un livre, alors ce sera moi qui l’écrirai.

Un journal a titré « Natascha Kapuch, le visage le plus convoité du monde ». Cet énorme intérêt médiatique, n’est-ce pas trop pour vous ?
Ça veut dire quoi, « trop » ? Pour moi, il est clair que cette célébrité, ce « visage convoité » comme vous dites, me donnent une certaine responsabilité (…) C’est pourquoi je voudrais créer une fondation, grâce à laquelle je pourrai développer certains programmes pour s’occuper de personnes disparues, qui n’ont jamais été retrouvées, contrairement à moi…

Vous avez dit qu’une partie des dons que vous récolteriez irait à un projet qui vous tient à cœur. Lequel ?
Il s’agit de ces jeunes femmes enlevées, violées, torturées, assassinées au Mexique. Il y a là-bas toute une région où on compte beaucoup de meurtres de femmes. Elles sont enlevées avant ou après leur travail, et violées de la manière la plus brutale et la plus bestiale qui ce soit. Pour elles, je veux faire quelque chose (…) J’ai d’autres idées. Comme par exemple pour les gens qui meurent de faim. Je voudrais monter un programme pour aider les gens à lutter contre la faim.

Vous avez déclaré que vous saviez par expérience ce que avoir faim signifie.
Oui. Pendant ma captivité, j’ai souvent eu faim. Et je sais ce qu’on ressent alors : des problèmes circulatoires, des difficultés de concentration. On n’est alors plus capable que des réflexions instinctives. On ne peut plus se concentrer sur rien. Le plus petit bruit, le plus petit grattement est une souffrance (…) C’est pourquoi je voudrais faire en sorte que les enfants là-bas puissent manger à leur faim.
(…)

Vous pouvez-nous raconter ce qui s’est passé le 2 mars 1998 au matin ?
Oui, bien sûr. Je me suis levée tôt. Evidemment, je n’imaginais pas ce qui allait se passer. J’étais très triste. Le soir précédent, il y avait eu une dispute avec ma mère parce que mon père m’avait raccompagnée très tard à la maison.

Cela arrivait souvent…
Oui. Ma mère en avait surtout contre mon père, mais aussi d’une certaine manière contre moi. Et j’étais d’autant plus triste que ce n’était pas la première fois qu’ils se disputaient à ce propos (…) Avant de franchir le seuil de la maison, j’ai hésité. Ma mère avait une maxime: on ne doit jamais se quitter fâcher. Il faut toujours se réconcilier car il peut arriver quelque chose à l’un ou l’autre, et qu’on ne se revoit jamais.

C’est ce qui a failli se passer...
Eh oui. A la porte, je me suis dit : « Jusqu’à présent, il ne m’est rien arrivé. Donc je ne vais pas me réconcilier ce matin avec ma mère. » Et je suis donc partie sur le chemin de l’école (…) Je l’ai vu de loin. Il était près de sa voiture. Je me suis dit qu’il fallait que je change de trottoir. Je ne sais pas.. Instinctivement, il m’était désagréable. Peut-être ce qu’on avait entendu à l’école à propos du « ravisseur d’enfants ». Mais je n’ai pas écouté mon instinct. Je me suis dit : « Il ne va pas te mordre » et j’ai continué. Il m’a saisie. J’ai voulu crier, mais je n’ai pas pu.
(…)

Vous pouvez raconter comment ça s’est passé, la première fois que vous avez vu la cave ?
Tout d’abord, je ne rien vu car c’était le noir total. Il n’y avait pas de lampe. Il n’en a apporté une qu’au bout de quelques minutes. Ou une demi-heure, je ne me souviens plus. (…) J’étais furieuse contre moi. De n’avoir pas changé de trottoir, ou de n’être pas allée à l’école avec ma mère. Après, c’est cette impuissance… On ne peut rien faire… (…) Il y avait un ventilateur. Au début, je ne supportais pas son bruit permanent qui me tapait sur les nerfs. C’était terrible. Je devenais pratiquement claustrophobe dans ma petite pièce. Je frappais contre les murs avec des bouteilles d’eau minérale, avec mes poings aussi. Peut-être avec l’espoir que quelqu’un m’entende… Je ne sais plus. Et si un jour il ne m’avait pas autorisée à monter dans la maison, je ne sais pas si je ne serais pas devenue folle.

Vous vous souvenez quand cela est arrivé ? Au bout de plusieurs années ?
Non, au bout de six mois. J’ai eu le droit de monter me laver dans la salle de bain. (…) Les deux premières années, je n’ai eu droit de voir aucun journal. Il pensait qu’il y aurait pu avoir quelque chose à mon sujet. Après j’ai eu une radio et je pouvais écouter les infos. Et puis lire les journaux du dimanche.
(…)

Avez-vous fêté les anniversaires, Noël, Pâques ?
Oui Bien sûr. Et je les ai fêtés avec M. Priklopil. Il m’a offert beaucoup de choses. Des œufs de Pâques, des cadeaux de Noël. Je pense que par ce moyen, il essayait de compenser, ou du moins de me traiter de la même manière que les gens dehors, dans la vraie vie. (…) En fait, c’était contradictoire. Je crois qu’il avait vraiment mauvaise conscience. Mais en même temps, il essayait de refouler tout cela, de nier.
(…)

Il vous a parlé de vos parents ?
Oui. Il m’a dit que mes parents ne se préoccupaient plus de moi, ne me cherchaient plus. Plus tard, il m’a affirmé que mes parents avaient été en prison. En fait, j’ai appris depuis que c’était vrai. Car à l’époque, on a soupçonné beaucoup de gens qui ont fait de la prison préventive.
(…)

Vous avez souvent quitté la maison avec M. Priklopil ?
Oui. Mais il faisait très attention. Il ne me quittait jamais. Il paniquait si je m’éloignais de trois centimètres. Il fallait toujours que je marche devant lui, jamais derrière. Comme cela, il ne me quittait pas des yeux (…) On a rencontré beaucoup de personnes, à qui j’ai essayé de faire des signes. Mais le gens ne se doutaient pas. En même temps, parfois, il suggérait que je pourrais un jour marcher derrière lui et ainsi m’échapper. En fait, dans sa paranoïa, il l’avait imaginé que cela pourrait se passer ainsi.
(..)

En quoi le jour de votre fuite a-t-il été différent des autres où vous vous sentiez si menacée ?
J’ai compris tout de suite que c’était maintenant ou jamais. J’ai regardé. Il me tournait le dos. Les mois précédents, je l’avais prévenu : « Je ne peux plus vivre comme cela, un jour, j’essaierai de m’enfuir… ». Là je me suis dit « Si je je le fais pas maintenant… » Mais j’avais une crainte stupide, c’était de détruire la vie de sa mère, de ses amis proches, de ses voisins, de ses amis. Parce qu’en fait, d’une certaine manière, il apparaissait comme quelqu’un de gentil, toujours prêt à rendre service, toujours aimable, toujours correct. Je ne voulais pas non plus faire en sorte que sa mère découvre cette autre face de son fils (…) Cela me fait terriblement mal pour elle. L’image est cassée. Elle a perdu la foi dans l’humanité ce jour là. La foi dans son fils aussi. Et elle a perdu son fils tout simplement.
Quant à moi, je savais qu’en m’enfuyant, je condamnais M. Priklopil à mort, car il m’avait toujours menacée de se suicider. En fait, il a fait de moi, comme de la personne qui la conduit à la gare, comme du conducteur du train, des meurtriers indirects.
(…)

Maintenant, vous pouvez laisser libre cours à vos rêves…
Oui. Voyager. Par exemple faire une croisière avec ma famille (…) C’est drôle : au commissariat de police,où j’ai revu ma sœur pour la première fois, je lui ai dit que j’aimerai bien prendre le train et aller à Berlin. Elle m’a répondu qu’elle n’avait jamais fait ce voyage, parce que mon autre sœur, à qui elle l’avait proposé, n’avait pas envie. Alors elle m’a dit que maintenant que j’étais là, elle le ferais bien avec moi.

La version intégrale en allemand

Traduit de l'allemand par Luc Lemaire