Tchétchénie : «Les criminels, souvent policiers, ne sont pas inquiétés»

INTERVIEW Sergey Babinets, avocat russe, est membre du Joint Mobile Group, une organisation qui enquête sur les tortures et disparitions forcées en Tchétchénie.

Propos recueillis par Faustine Vincent

— 

Quelles sont les affaires les plus courantes en Tchétchénie ?
Ce sont souvent des cas d'arrestations illégales ou de kidnapping par les forces de police, au prétexte que la personne est soupçonnée de terrorisme, même si ce n'est pas le cas. Les proches de la victime demandent notre aide pour la libérer. Le chef de la police leur fait souvent du chantage: «OK, on le libère, mais on ne veut aucune plainte, sinon la prochaine fois vous ne retrouverez peut-être pas votre enfant.» Nous, au contraire, on veut qu'ils saisissent la justice. Mais les gens ont peur des représailles, ne savent pas comment faire, ou pensent que cela ne servira à rien. Il arrive aussi qu'ils viennent nous voir, puis qu'ils retirent leur plainte une fois leur proche libéré. Dans ce cas, nous ne pouvons plus rien faire.


Pourquoi vouloir saisir la justice, puisqu'elle est inopérante ?
Il s'agit de lutter contre tout un système et non de régler des affaires au cas par cas. Sur les 15 affaires que nous suivons depuis 2009, aucune n'a été élucidée. Les criminels sont souvent des policiers, dont la plupart sont proches du président tchétchène Ramzan Kadyrov [lui-même à la solde de Poutine, qui l'a nommé en 2007]. Ils ne sont pas traduits en justice ni inquiétés. Donc forcément, personne ne croit en la justice. Nous, nous voulons rompre avec ce système en essayant de mener une enquête dans le respect de la loi.


Avez-vous subi des pressions ?
Oui. En 2010, les membres du Groupe ont tous été arrêtés dans un village en Tchétchénie, avant d'être relâchés. Les autorités locales répètent aussi à la population que notre travail est nocif, qu'on veut juste semer la zizanie et gagner de l'argent.